de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Tabou », le paradis retrouvé

Par Sophie Avon

Quelques mois après sa sortie en salle,«  Tabou« , le splendide film de Miguel Gomes voit le jour en DVD.
Comme dans le « Tabou » de Murnau, celui de Miguel Gomes, également en noir et blanc, s’articule en deux parties  « Paradis » et « Paradis perdu ». Pour autant, ce n’est ni un hommage, ni une copie, ni une parodie, pas plus qu’une variation – mais plutôt une réminiscence, le souvenir d’une innocence possible.

S’il y a un mystère dans « Tabou », c’est le paradis lui-même, cet état de suspension propre au désir amoureux et à l’enfance, seuls moments de la vie où on voudrait courir vers autre chose – vers l’être aimé ou vers l’âge adulte – sans réaliser qu’on est déjà au plus près du bonheur. La première moitié du film est un préambule où trois femmes âgées veillent les unes sur les autres. Parmi elles, la plus vieille, Aurora, est aussi la plus intéressante. Elle fut jeune et belle, aima un homme, lequel viendra dans la deuxième moitié du film raconter ce que fut leur histoire. « Tabou » prend alors son vol vers un pays d’Afrique, ancienne colonie portugaise, où Aurora avait suivi son mari. Il lui faisait des cadeaux saugrenus, comme cet alligator bébé qui n’aura de cesse de fuir son bassin pour aller chez le voisin, poussant la sage épouse à se jeter dans les bras d’un autre.

Ce ne serait qu’un adultère banal si Miguel Gomes ne convoquait autour de cette passion impossible la voix off de l’amant vieilli dont le récitatif met des mots sur l’intrigue. Car le dialogue a déserté l’image, ne restent que les sons et cette voix élégiaque d’un témoin au chevet de son amour défunt. L’ensemble est si beau, porté par la jeunesse insolente de ses personnages, que le film vous possède à la façon d’un sortilège. Un soupçon de distance, celle du siècle nous séparant de l’ère du muet, quelque chose de narquois aussi, au milieu de cette tristesse aux couleurs de plomb, offrent à la douleur du temps passé un catafalque d’une ampleur très particulière. Rarement une œuvre de cinéma aura à ce point proposé, en même temps que son récit, une méditation sur sa propre matière.

En bonus, le DVD propose  » Au pied du Mont Tabou. Le Cinéma de Miguel Gomes », extrait inédit de l’entretien par Cyril Neyrat, critique de cinéma, le scénario original de la partie africaine et un entretien avec le réalisateur à propos de ses courts-métrages. Enfin, deux courts-métrages de Miguel Gomes : « Inventaire de Noël » et « 31″, ainsi qu’un entretien avec Miguel Gomes réalisé par le GNCR (groupement national des cinémas de recherche) nourrissent ce précieux ensemble.

En vente à partir du  7 mai, Shellac, 24,95 euros.

Cette entrée a été publiée dans DvD.

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commentaires

3 Réponses pour « Tabou », le paradis retrouvé

Elena dit: 25 juillet 2013 à 13 h 22 min

Je trouve bien tardivement mais avec grand plaisir votre texte sur un film en effet littéralement enchanteur (au sens fort — qui fascine et envoûte).
Mais qui demande aussi un effort de « co-création » auquel beaucoup de spectateurs, élevés au « pré-mâché », ne sont plus habitués (je l’ai appris à mes dépens après avoir recommandé ce film autour de moi et eu des retours pour le moins perplexes)
Je ne dirais pas vraiment que les 3 femmes « veillent les unes sur les autres », car Aurora ne veille sur personne, elle ne donne pas dans le « care » — elle ne donne pas tout court, elle prend (ou perd tout, car ce n’est pas un être de demi-mesures). C’est encore une diva, férocement égoïste et exigeante, même si elle est aussi ravagée par le souvenir de la faute et la nostalgie de l’Afrique. Fragilisée par le grand âge, la maladie, il lui reste qqch du charme avec lequel elle a toujours subjugué son entourage.
« Méditation [du film] sur sa propre matière » vous avez raison de le souligner, c’est un aspect essentiel. Au point d’ailleurs de commencer dans un autre récit cinématographique, emboîté (l’une des femmes, Pilar, la voisine dévouée, est allée voir un film au cinéma — mais comme au début nous le regardons par ses yeux, nous ne le savons pas); je parlerais donc de trois parties plutôt que de deux : nous abordons cette histoire en étant jetés dans un film colonial, l’explorateur casqué, le fleuve et déjà l’alligator et la hantise de la mort — jetés dans le passé, l’imaginaire et l’inconscient coloniaux d’un pays.
Ensuite, au Mozambique, nous voyons le mari d’Aurora la filmer lors d’une excursion et passons nous-même derrière la caméra super 8.
Et puis ce plan splendide dans lequel nous assistons au départ du cuisinier-sorcier : renvoyé, il fait ses adieux aux autres « boys », et nous voyons cela depuis la maison, à travers le cadre de la fenêtre — nous spectateurs, nous sommes dedans, du côté des maîtres, du côté des blancs. Nous voyons sans forcément tout comprendre, at one remove comme on dit en anglais. J’ai aimé que le film nous permette de faire aussi dans sa partie portugaise l’expérience de l’opacité des êtres, de l’énigme des motivations, à travers notamment le personnage de Santa. Mais je ne parle pas seulement (ce serait un cliché) de « l’Afrique mystérieuse »: la situation coloniale fait fleurir les excentriques.
Bonne nouvelle que cette sortie du DVD, merci.

Avon dit: 25 juillet 2013 à 13 h 42 min

Bien tardivement, oui, mais s’agissant d’un dvd, votre commentaire est fort utile – comme quoi c’est possible de « remonter » le temps, façon Noémie, façon Coppola ou façon Elena…

zeno dit: 26 juillet 2013 à 18 h 31 min

merci Sophie façon Sophie et Elena façon Elena.
ce dvd va permettre de découvrir ce film, pour ceux qui (comme moi) ne l’ont pas vu.
la critique, qu’elle soit savante ou non n’est parfois plus suffisante, connaitre une oeuvre par ce qui en est dit n’est pas une finalité en soi, c’est un peu comme la vie, même ceux qui lisent tout ce qui peut se dire sur la vie, sur le désir, l’amour… tous ces discours plus ou moins savants, ne suffisent pas, il faut finir par oser se jeter à l’eau.

qui a dit que pour dire la mélancolie il fallait parler russe, hongrois ou portugais? Cioran?
pourtant quand j’ai vu le Temps Retrouvé de Ruiz j’ai regretté de ne pas avoir attendu un peu plus, je m’étais un peu précipité sur ce film, Ruiz était le seul cinéaste capable de faire ce film.
la mère de Gomes est née en Afrique, je comprends qu’il parle d’une Afrique ‘imaginaire’.
l’absence de dialogue dans la seconde partie du film n’est pas dans le but de faire un film ‘muet’ mais parce que dans nos souvenirs les dialogues ne sont jamais présents.

pour ceux qui veulent encore en savoir avant de voir le film on peut écouter parler Gomes ici :
http://www.franceculture.fr/emission-projection-privee-projection-privee-miguel-gomes-2012-12-08

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