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La République Du Cinéma

Tangerine : un jour son prince viendra

Par Annelise Roux

Les César? Mais oui. Vous suivrez la cérémonie à la télévision, on ne parlera bientôt que de cela. J’ai mes inclinations, mes intuitions, des favoris. Si ça se trouve, nous y reviendrons – ou pas. Autre chose au feu pour l’instant.

Los Angeles, à l’époque de Noël. Grandes avenues bariolées, soleil de plomb. Alexandra (Mya Taylor) est allée attendre Sin-Dee (Kitana Kiki Rodriguez) à sa sortie de prison. La superbe Noire à perruque lisse et son amie métis à chevelure blonde, râblée, fessier moulé dans un mini short, prennent un café à la table d’une boutique de donuts. Attendries, elles échangent des confidences. Tonalité de l’échange : si Alex est satisfaite de sa poitrine, le traitement hormonal qui régule la pilosité de ses bras a tardé à se mettre en place. Le miracle de la Nativité n’est pas pour tout le monde : les deux femmes maudissent le sort les ayant fait naître dans un corps d’homme.
Conversation croisée il y a quelque temps avec un universitaire de Louisiane chargé du département « cinéma francophone » à Loyola University, également scénariste et photographe qui évoquait Alicia Vikander (The Danish Girl), la difficulté de représentations équilibrées, sans se ruer sur les archétypes, à l’heure où la parole se libère… Quel homme intelligent. Le film de Sean S. Baker apporte de l’eau au moulin du débat en train d’éclore. Sans égaler la fantaisie poétique, drôle, vénéneuse de « Priscilla, Folle du désert »(1994) où brillaient Guy Pearce et Terence Stamp, « Tangerine » offre une plongée crue comme une salade d’oranges dans l’univers des transsexuels et de la prostitution. Même si Sin-Dee ne peut surpasser le personnage de Rayon, dans le road-movie médicalo-existentiel fin et douloureux de Jean-Marc Vallée (« Dallas Buyers Club », qui permit à Matthew McConaughey d’en terminer avec l’étiquette de pur beau gosse, d’obtenir un Oscar et d’offrir à Jared Leto l’occasion de doubler la récompense en raflant celui du Meilleur acteur dans un second rôle), Kitana Kiki Rodriguez emporte l’adhésion grâce à son énergie survoltée.

A peine dehors, cette Cendrillon-là – « Sin-Dee » joue évidemment sur l’homonymie avec « Cinderella » et la connotation pécheresse du mot sin en anglais –  touchante avec son sac Hello Kitty, a envie d’en découdre lorsqu’elle apprend au détour d’une gaffe que Chester(James Ransone), son fiancé, son grand amour, son mac (les trois ne sont pas incompatibles, la preuve), l’a trompée avec une rivale ayant cet horrible avantage sur elle que la fille en question est « une vraie femme ». Outrée, elle décide sans logique, plutôt que de s’en prendre à un amoureux qu’elle veut croire au-dessus du soupçon, d’aller corriger l’indélicate, sous l’œil réprobateur, bientôt franchement inquiet de son amie Alexandra, préoccupée surtout par un tour de chant qu’elle doit donner dans une boîte le soir même. S’il débute comme un clip strident, racoleur ce qui au vu de ce qu’il entend approcher n’est pas forcément un défaut, le film sait trouver une vitesse de croisière illustrée par un style clinquant, cartoon martelé par les allées et venues de Sin-Dee, à la traîne de laquelle Alex promène sa silhouette de grande jonquille dont la pluie ferait ployer la tête, distribuant des flyers pour un spectacle où elle a payé vingt dollars pour se produire, et où personne ne viendra.
Razmik (Karren Karagulian), taxi arménien qu’un angiome en forme de cœur sur la joue marque du sceau de la sentimentalité, père d’une petite-fille, faisant vivre une famille de femmes dont une belle-mère corpulente à la langue bien pendue lui reprochant de déserter le repas du réveillon, las que de jeunes débauchés vomissent dans sa voiture, fou d’amour pour Sin-Dee, tente de suivre sa trace alors qu’elle n’a d’yeux que pour son souteneur. Pour tromper sa faim il maraude, ramasse un gabarit qui lui plaît dans la rue, impatient et gourmand au moment de l’emmener dans un coin tranquille avant de laisser exploser sa colère, constatant que sa culotte est vide de cet appendice qui encombre tant Alexandra et Sin-Dee : « Dégage, ce trottoir n’est pas pour les chattes, tu as compris ?»
La scène de fellation où il se réconforte le temps d’un passage dans une station de lavage devrait inciter à nettoyer plus souvent sa voiture. Ce plaisir hâtif et tarifé sous brosse et jets d’eau, pare-brise semblable à un Jackson Pollock in progress, est comique et poignant, disant à la fois la solitude et certaine forme de solidarité, un peu de beauté arrachée au sordide. James Ransome en mac roublard, gestuelle calquée sur celle de Justin Bieber, explosif de mauvaise foi et de stupidité maligne, est irrésistible et navrant en baggy bleu lui tombant sur les fesses, casquette de rappeur vissée à l’envers sur sa tête imbécile. Pour se disculper envers Sin-Dee, il lui suffit d’exhiber le tatouage mentionnant son prénom qui orne son cou : les femmes sont si romantiques ! Faciles à berner. Le transsexuel ne fait pas exception.

Le film, prix du jury au Festival du film américain de Deauville, est habile en ce sens qu’ayant compris qu’il ne tient pas la distance à côté d’un Jean-Marc Vallée ou d’un Ang Lee (« Brokeback Mountain ») attelés à interroger sérieusement ce qu’est la douleur d’une identité sexuelle qui s’est trompée d’enveloppe, joue à fond la carte de la B-D et de l’outrance, ne versant dans le doux-amer procuré par la gravité du propos qu’à son corps presque défendant. Et cela fonctionne : la ville des Anges est rendue à son visage de cactées épineuses, d’indifférence, de poussière sur fond de coups de klaxon, de boutiques aux enseignes tordues, de clandés sales où des prostitué(e)s font de l’abattage auprès de freaks du sexe, de bars solitaires qui font penser au « Nighthawks » d’Edward Hopper, le stupre étant la seule distraction pour échapper à la surdité humaine alentour. Le rire est à la fois franc et grinçant, lorsque Sin-Dee prend pour injure suprême de se faire traiter de drag-queen par une autre transs, ou que le mac Chester règle ses comptes à la petite semaine, dans le huis clos d’une boutique de beignets, devant une matrone arménienne suffoquée d’indignation et une épouse bafouée que raillent les prostitués jaloux, non sur le fond, mais quant au choix de son coiffeur.
Mya Taylor et Kitana Kiki Rodriguez qui incarne l’amie ingérable, si chère qu’Alex lui fera don de sa perruque, la sienne ayant été abîmée par des voyous venus casser de la pédale et du travelo, se font cependant voler la vedette par Dinah(Mickey O’Hagan), outsider improbable, l’autre « protégée » de Chester à l’origine de la bagarre. Après s’être fait traîner par les cheveux par Sin-Dee tout le long du trajet, ce clone émacié de Sandrine Kiberlain, d’une maigreur malsaine, visage ricanant qu’on imagine creusé par le HIV, tentant sans illusion de faire amie-amie avec sa compagne de galère est d’une violence inouïe. Pipes de crack, pipes tout court : c’est elle qui claudique en direction de la mère maquerelle, son unique famille, une seule sandale aux pieds après que Cendrillon n’a cessé de crêper sa tignasse d’étoupe, trimballant une misère sans nom, devant les arbres de Noël ornés de guirlandes.

Les feux clignotent dans le vide, la fête est finie depuis longtemps. Couleurs criardes, brutales, ces flashs surprennent des clowns tristes, des travestis démaquillés, des putains dont le rimmel coule, comme dans une de ces photographies tragiques de Nan Goldin qui vous poignardent.

Tangerine, de Sean Baker

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commentaires

26 Réponses pour Tangerine : un jour son prince viendra

el flaco dit: 25 février 2016 à 15 h 03 min

La description me plait….Le film passe ou et quand? j ai lu, j y fonce et tant pis pour ce qu en pensera ma douce !

Jacques Chesnel dit: 25 février 2016 à 15 h 26 min

C’est un peu le genre de films ou séries de production HBO… à ce propos j’ai vu les deux premiers épisodes de « Vinyl » dont le premier réalisé par Martin Scorcese plutôt speed

Annelise dit: 25 février 2016 à 15 h 53 min

@Jacques Ch, quelle chance, j’avais très envie de voir ça et pas encore eu l’occasion. Comment est-ce? « Shine a light », déjà. ..

Jacques Chesnel dit: 25 février 2016 à 16 h 12 min

Il ne s’agit pas du film sur les Rolling Stones mais d’une série sur l’histoire du rock dans les 70′, Olivia Wilde joue la femme d’un producteur allumé interprété par Bobby Canavale… épisodes tous les lundis sur OCS City

Annelise dit: 25 février 2016 à 16 h 41 min

Pas sur les Stones, je sais, mais Scorsese… et Jagger à la production me semble t-il? (d’où, le pont effectué)Curieuse de voir ça, mais le temps n’est pas extensible hélas. Qu’en avez-vous pensé?

Jacques Chesnel dit: 25 février 2016 à 17 h 03 min

A fond la caisse, un peu décousu volontairement et éparpillé à fond la caisse, violent limite gore, personnages camés, la fête en continu avec les drames autour, tout l’esprit de cette époque à L.A. (que j’ai vécue en France… avec le jazz en plus)

Annelise dit: 25 février 2016 à 20 h 54 min

@Jacques Ch, 17h03, wow !
@Jibé, vous parlez à mon coeur. La Neige silencieuse (chanson)… Requiem for a dream… Hubert Selby Jr, grande passion de lectrice. Lui, Kevin Canty, Carver… Fréquentés de près. Uli Edel, l’auteur du film, comme le Paul RdL du même nom?

Jibé dit: 25 février 2016 à 22 h 13 min

Aujourd’hui, on le donnait uniquement au Brady à 16h50, Cinéfou. Annelise est une coquine, le film est sorti il y a près de deux mois.

Avez-vous une explication sur ce titre, Annelise ?
Tangerines, de Tanger, où l’on pratiquait les premières opérations transsexuelles ?
C’est vrai que le personnage de la clone de Kiberlain est le plus pathétique du film. Elle subit et semble mal barrée pour la suite. Elle est la seule a n’attendre plus rien de la vie, contrairement aux autres, pleins de rêves et de fantasmes, qui nous font plus rires avec eux que pleurer…

xlewm dit: 25 février 2016 à 23 h 41 min

Tangerine c’est peut-être aussi les captures du ciel orangé de l’hiver angeleno, proprement magnifique dans le film tourné avec trois iPhones je crois (avec un objectif collé sur l’arrière qui permet le fish eye et la bonne app dans les entrailles du logiciel).
Tangerine c’est le titre d’une chanson de Led Zep qui conte une histoire d’amour passée, qui fait encore mal au ventre de Robert Plant et toujours frémir (en hors-chant) l’écorce de ses petites mandarines.
sa silhouette de grande jonquille dont la pluie ferait ployer la tête, c’est pour ce genre de punch line poétique que je viens lire Annelise (vous aussi, allez…).
C’est tout à fait ça, les personnages sont vraiment trognons (même si l’on reste à côté des éléments communs à la vie LGBT, on prend un bon bol d’air frais d’humanité), le film vaudrait presque pour ses dialogues, j’en ai profité pour refaire le plein des tournures du parler de L.A de 2016.
La scène de la station de lavage est une réussite, en effet.
J’ai repensé un peu à Tarantino et sa Fiction pulpeuse dans les moments du snack à doughnuts (les scènes ouvrantes et fermantes du film dans le restaurant à l’heure du petit-dèj, avec les deux compères Jackson et Travolta), ainsi qu’à des plans de rues en background, avec de possibles départs d’actions comiques.
Mulholland drove there too.

JC..... dit: 26 février 2016 à 8 h 19 min

« La scène de fellation où il se réconforte le temps d’un passage dans une station de lavage devrait inciter à nettoyer plus souvent sa voiture …/… un peu de beauté arrachée au sordide. » (Annelise, en quête de beauté)

Et lew qui en rajoute dans l’immondice :
« La scène de la station de lavage est une réussite, en effet. »

Vébé dit: 26 février 2016 à 11 h 03 min

Quel article ! Bravo Anne-Lise !
Les Cahiers du cinéma et vous, vraiment le top.

100% d’accord avec xlewm, on vous lit pour le fond et votre langue parfaite qui ramène au plaisir de lire Truffaut parler des films qu’il aime, Georges Pérec pour l’humour…

Vous collez à l’actu et n’hésitez pas à vous en détacher. On sent que vous n’êtes à la solde de rien. Passou et vous, c’est grands moments de lecture et indépendance d’esprit.

Rare ! Pour ça qu’on vous lit, qu’on a encore plus envie de vous lire et que c’est aussi prescripteur !! Merci pour la singularité.

Jibé dit: 26 février 2016 à 13 h 20 min

« vous n’allez pas défendre la fellation, tout de même … ?! »

Serais-tu devenu un père la pudeur, JC ?
D’autant plus que cette fellation, contrairement à l’usage et à la morale hétérosexuelle de base, n’est pas pratiquée par le prostitué trans sur son client, mais l’inverse. Le respectable chauffeur de taxi arménien, marié et père de famille, ne désire que sucer de la bite !

JC..... dit: 26 février 2016 à 13 h 57 min

JB,
La question n’est pas là !

La question est : Pourquoi parle t on ? avec comme question subsidiaire « De quoi parle t on ? »

Tout cela est nul.

JC..... dit: 27 février 2016 à 5 h 28 min

Ne cherche pas à comprendre, JB ! c’est tout simple …

Tiens, j’ai revu hier soir à la TV « La Règle du Jeu » de Renoir … Quel film….

C’était mieux avant, l’image animée ! malgré le mal que se donne notre Annelise pour nous persuader que cet art progresse, disons présente encore un intérêt. Avant que les contemporains en fasse autant …

Annelise dit: 27 février 2016 à 18 h 44 min

Lew, 25 février, wow! Vous avez l’oeil. Moins qu’on puisse dire. Tangerine, Led Zeppelin, eh oui, je pense qu’il y a eu de cela, même si l’histoire des premières opérations à Tanger tient aussi la route. Jibé, j’adore « La Règle du jeu ». Vraiment il y a des indémodables, cela dit ça n’empêche pas d’avoir envie de voir ce que donne l’avenir. .. A ce propos, bien sûr j’ai vu « The Revenant »il y a déjà quelque temps. Pour le chroniquer, je m’interroge. On verra. J’aime a priori pourtant beaucoup le Mexicain Inarritu, « Babel » et « 21 grammes » m’avaient séduite pour leur narration très peu linéaire, qui flingue à bout portant les conseils en lisibilité des amoureux du pitch. Ce serait bien le diable si dans la nuit de dimanche Leonardo DiCaprio ne raflait pas la statuette mais, je ne sais pas… comparaison pour comparaison, j’avais trouvé tellement plus de force mate au bon vieux « Jeremiah Johnson ». Moins spectaculaire, mais plus fin, plus juste dans sa façon de dire l’âpreté, la neige qui absorbe tout, ce temps des pionniers d’une rudesse invraisemblable où une même vie pouvait être ruinée cinq fois,où les trappeurs s’y remettaient, seuls dans l’immensité après avoir vu leur famille décimée. Puis cette manière qu’il a brusquement de lorgner sur Terrence Malick, avec les voix, le sommet des mélèzes comme des cathédrales… visions et spiritualité absconse. Très loin d’y être allergique, simplement à tout prendre, je préfère l’original : Inarritu faisant de l’Inarritu, Malick faisant du Malick. On en reparlera peut-être. En attendant, pour les Oscar, faites vos jeux?

Polémikoeur. dit: 27 février 2016 à 20 h 01 min

Et Sidney Pollack,
c’était Sidney Pollack !
Sans oublier un « Convoi sauvage », de 71,
qui avait déjà tous les ingrédients
pour qu’on y « revienne ».
Frissonniaquement.

Phil dit: 28 février 2016 à 19 h 57 min

Les transs vu(e)s comme une salade d’oranges, c’est assez réjouissant !
Caprio, si mauvais en howard hughes et edgar hoover, devrait prendre un oscar pour sa composition ursuline ? Vive la critique cinéma à coups de saladiers.

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