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La République Du Cinéma

Tarantino : spaghettis ketchup

Par Annelise Roux

Le revoilà. La bande-annonce en donne pour son argent. Extirpé de sa retraite, Ennio Morricone ne se prive pas d’y aller de son orchestration typique, dès les premières images, tandis qu’une diligence affronte le blizzard sur un chemin cahotant. On connaît assez le goût de Tarantino pour les grandes figures pour deviner à quel point les films de Sergio Leone ont dû le fasciner.

Formellement, il épouse les codes avec une facilité virtuose : portraits à l’emporte-pièce, encre nette, allons-y de bon cœur comme on tamponne un passeport à la frontière. Samuel L. Jackson en Marquis Warren, chasseur de primes noir encombré de cadavres gelés à tracter jusqu’à Red Rock, la bourgade voisine, peu de temps après la guerre de Sécession. Kurt Russell, visage mangé par des bacchantes géantes et un bonnet de trappeur/John Ruth dit « Le Bourreau » car il livre toujours ses proies vivantes à la corde, menotté à une petite Jennifer Jason Leigh/Daisy Domergue promise à la pendaison, édentée, maquillée de morve et d’un énorme coquard. Walter Goggins, « Le Shérif » Chris Mannix, ancien confédéré dont le cheval a été tué stoppe le convoi, monte. Tout ce petit monde, bientôt forcé de s’arrêter en route à cause du mauvais temps, fait étape à « La mercerie de Minnie », riante auberge où sont vendus des sucres d’orge et où il faut clouer la porte pour empêcher le vent glacial d’entrer.

Sergio Leone n’avait pas d’égal pour faire monter la sauce, lorsque ses cowboys pénétraient dans un saloon précédés par leurs cigarillos, leurs manteaux cache-poussière claquant sur leurs bottes au cordeau, chapeaux inclinés sur le visage, érotisés par les trilles obsessionnelles et ironiques de Morricone.

Tarantino qui a parfaitement assimilé la leçon l’accommode à ses propres épices. Le vieux général sudiste Sandy Smithers (Bruce Dern), avachi dans un fauteuil au coin de l’âtre, que laisser crever des soldats noirs faute de nourriture et de vêtements n’a pas dérangé, mais qui rêve de retrouver ce fils disparu que la guerre lui a enlevé, ou encore Oswaldo Mobray/Tim Roth, homme de l’art glosant avec douceur sur les raffinements, les domaines de compétence élaborée de son métier (il se présente comme le véritable bourreau dépêché à Red Rock pour accomplir la justice) sont réjouissants.

Car c’est Tarantino, le gamin qui a fait ses humanités sur le tas, le gosse bâillant aux corneilles frotté à une culture low-coast, les séries B, les panouilles, la télé, plutôt qu’ayant fait ses classes via de grandes filières du cinéma, élevé par une mère qui a dû être reconnaissante que les salles obscures canalisent son énergie, que l’on vient voir également.
Son amour sincère des acteurs relégués sur la touche, sa fidélité envers eux et sa manière de les remettre en selle ont pu s’avérer non seulement visionnaires, mais extrêmement payants : on se souviendra de la résurrection postmoderne de John Travolta grâce au « Vince » entraînant Uma Thurman sur la piste de « Pulp Fiction », et davantage encore de Pam Grier. Abonnée aux navets, cette dernière, parce qu’il lui faisait confiance, nous emmena au firmament quatre étoiles avec « Jackie Brown », un de ses meilleurs films, à la fois déjanté et discret. La scène où Robert De Niro/Louis Gara à bout de nerfs, après avoir grimpé distraitement, mais non sans élan méritoire, une Bridget Fonda toujours entre deux joints appuyée à la table à repasser, la descend sur un parking pour un mot de travers, était à mourir de rire. Mine de rien, un monument de transgression.

Nos huit salopards mis en présence, que la fête commence ? On dirait que Quentin Tarantino filme de plus en plus en gardant à l’esprit le rajeunissement du public, voire anticipe la réponse qu’il s’agirait de donner. Clip vidéo, ultra violence sans filtre, pas trop de présupposés culturels rangés dans le tiroir, recette du jackpot ? Ce serait mentir que de nier que le rire nous saisit en même temps qu’un frémissement, lorsque que « Le Bourreau » John Ruth frappe à coups de poing, au visage, sa victime enchaînée, sous l’œil approbateur du chasseur de primes et du shérif. Ça pisse le sang. Elle n’avait qu’à pas lui manquer de respect. Appliqué, Samuel L. Jackson replie avec soin une lettre qu’Abraham Lincoln lui aurait adressée, devant un Kurt Russell soudain pantelant de timidité grossière. Les tabous sont si malmenés – la brutalité envers une femme, l’absence absolue de dimension compassionnelle des protagonistes – que là-dessus, il n’y a rien à redire. Du Tarantino garanti grand-teint. Il ne rétrécira pas au lavage. On tranche des membres. Dégueulis, cervelle et sang giclent en pleine figure, telles ces éjaculations faciales réputées non feintes censées donner leurs lettres de noblesse à ces films porno dont il fut le projectionniste. Son emploi trop fréquent dans « Django » du mot nègre, ce plan de la curée d’un esclave par les chiens et plus encore, le fait que ces fameux « nègres », trop bêtes sans doute pour s’échapper revenaient dans leur cage avaient déclenché l’ire de Spike Lee, qui avait qualifié Tarantino d’irresponsable et d’illégitime.

On peut ne pas être dérangé par cela, une œuvre n’ayant pas toujours à être examinée sous ces angles. Simplement il est assez flagrant que Tarantino renonce à une exigence qui était la sienne, sa marque de fabrique en fantaisie et en détournement des codes, au profit d’un cinéma plus immédiat, efficace, jouissif, destiné à un public avide de sensations, mais ayant beaucoup perdu en profondeur dans la demande subversive. Il connaît son métier. Pas question de lui enlever cela, ni certaine candeur paradoxale. Outre la légère coquetterie du format en 70 mm, prétexte surtout à se mesurer en ego, se tirer la bourre avec Star Wars autour d’une salle parisienne ad hoc réservée à l’avant-première, quel apport ? Bruce Dern, en vieux conféré raidi d’honneur, raciste, plein de bestialité, forcé d’écouter le récit d’un Samuel Jackson précis à lui raconter ce qu’il a offert en guise de réconfort à son fils abandonné sans vêtement sur la glace, atteint de tels sommets de sadisme qu’on ne peut manquer d’y déceler un nième degré destiné à fomenter le contre-pied ? Peut-être. Comment ne pas rire devant les roulements d’yeux du Noir Marquis Warren se pourléchant les lèvres à ce souvenir, tandis que le Général, lui-même « exterminateur de sales nègres » est menacé d’apoplexie ?

Sauf que dans un pays armé jusqu’aux dents, traversé régulièrement par des meurtres de masse, où les conflits raciaux sont loin d’être éteints, où les jeux vidéo prospèrent sans encadrement dans une société ultra violente où la torture est décomplexée, donnée à voir lavée peu à peu de contenu véritable, sous forme de prise d’amphétamines énergisante, Quentin Tarantino ne peut ignorer que de telles clés remises sans mode de distanciation ni mode d’emploi à un public ayant soif de gore sans trop de réflexion ont des chances d’ouvrir de drôles de portes, de faire tilt pour de mauvaises raisons.

Défense des bons sentiments ? Mais non. Une plus haute idée de ce qu’il sait faire. Dans « Kill Bill », The Bride se querellant au sabre avec la borgne Daryl Hannah, Lucy Liu coupant tous les bras sur lesquels elle mettait la main ou encore David Carradine se parodiant lui-même de la façon la plus absurde qui soit depuis le taoïste « Kung-Fu », avaient le mérite de déployer un grand-guignol d’autant plus original qu’on savait quels clins d’œil enfantins, mais construits, étaient revendiqués (Carradine, ce Bill si cruel qu’il décime la noce, mort d’avoir essuyé la technique des cinq points et de la paume qui fait exploser le coeur, dont l’enchaînement ne pardonne pas ! Tarantino se paie notre tête et nous rions volontiers avec lui, à ce moment-là). Dans ces « Huit salopards » il y a quelque chose d’un abandon de poste. Tarantino se goinfre de ketchup au MacDo, en fout partout sans tendre de serviette. On peut aimer la junkfood. C’est mon cas de temps en temps. La malbouffe n’est pas interdite. Dommage seulement de s’en contenter. Manquent les nutriments. Sucre, graisse : pas de quoi alimenter le muscle. Lorsque Michael Madsen/Joe Gage poursuit à la trace, grâce au sang répandu, une victime qu’il va achever rencognée dans un appentis sans l’ombre d’un remords, ou encore quand Tim Roth/Oswaldo, coquet et prévenant, flingue en plein ventre la petite vendeuse de bonbons dont la main agrippe son manteau, on frissonne.

La page est bien plus vite tournée cependant, sans trajet autre, que dans cette scène d’« Unforgiven » où Eastwood, en tueur repenti vautré plus souvent qu’à son tour dans l’enclos à cochons apprend son métier à un chasseur de prime en herbe. Il n’y voit rien, n’a jamais tué un homme et Clint Eastwood, après avoir logé trois balles dans leur client, l’incite à l’écouter pousser ses râles, là-bas, derrière le rocher, tandis qu’il agonise : « Tu vois, petit, descendre quelqu’un, c’est long et c’est moche. »

« Les Huits salopards » de Quentin Tarantino.

 

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commentaires

17 Réponses pour Tarantino : spaghettis ketchup

Polémikoeur. dit: 18 janvier 2016 à 10 h 25 min

Qu’il soit donc permis de bouder son plaisir voyeur
jusqu’à – peut-être – une séance à domicile
propice à ce genre de turpitude assumée !
En matière de diligence-stop, « Stage Coach »
n’est pas près d’être dépassé !
Fordialement.

Jacques Chesnel dit: 19 janvier 2016 à 14 h 08 min

adepte de la nourriture bio depuis bientôt 20 ans, vous pensez que les spags quéquette-chope à la coke du père Entartino me laissent complètement indifférent car j’ai eu ma dose est suis totalement blindé, je retourne donc chez Sam Peckinpah, pan!

Annelise dit: 19 janvier 2016 à 22 h 42 min

« Straw dogs », c’était quelque chose. Matité nerveuse, autorité de la mise en scène de SP, Jacques Chesnel, absolument! Mais l’un n’empêche pas l’autre. Tarantino a été très bon. J’ai espoir qu’il le redevienne

JC..... dit: 20 janvier 2016 à 6 h 02 min

Ettore Scola mort, voila qui confirme la marche inexorable du temps qui nous entraine vers les jours les plus sombres de notre histoire … uhuhu !

Annelise dit: 20 janvier 2016 à 11 h 52 min

JC, entre Bowie, Tournier et Scola, quelle moisson de deuils ce mois-ci. Ettore Scola n’a cessé de donner une peinture haute en couleurs, juste, sensible et violente de l’Italie fasciste à nos jours. Je me souviens de mon émotion devant « Une journée particulière ». Qui aurait osé filmer Sophia Loren de la sorte? Sa fatigue et son désarroi. Sa combativité. Et toute la bande, Marcello Mastroianni etc. « Affreux sales et méchants » bien sûr. Tous, en fait, à des degrés divers. Il n’y avait pas de « seconds rôles », tant le propos était systématiquement fouillé, d’une psychologie étonnante, vif, inquiet et mordant. Lui et le grand Dino Risi ont fait rayonner loin et fort le cinéma de la botte… (Cette façon de gifler à la volée les têtes qui ne nous reviennent pas, lorsqu’un train démarre… De quoi en inspirer plus d’un : moi-même, enfant turbulente, j’avoue avoir été tentée). Très beau cinéaste, de l’auscultation sociologique et politique, de la gravité et du rire. La perte est énorme.

Marie dit: 20 janvier 2016 à 15 h 14 min

Beaucoup de ketchup alors?? Mais à la mode Tarantino je me laisserai tenter mais je crois que c’est Ennio Morricone qui me fera basculer
Marie

Annelise dit: 21 janvier 2016 à 0 h 26 min

Jacques B, avez-vous remarqué (comme Léa Seydoux, mais chez elle cela vous agaçait),qu’on voit Ben Whishaw partout? Personnellement je ne me plaindrai pas de cette omniprésence, d’autant qu’elle est disparate : Lobster, James Bond, le flamboyant mélo que vous mettez en lien… même le film de Ron Howard – je le chroniquerai d’ailleurs peut-être vite fait, en votre honneur, on verra. Tant de choses intéressantes mijotent à côté : Délices de Tokyo, Les innocentes, Carol, Bang Gang, Tangerine…

xlewm dit: 21 janvier 2016 à 1 h 33 min

J’ai aimé le film, l’ultra panavision 70, les acteurs le thème.
Annelise et les commentateurs ont tout dit.
La photo est superbe (comme pour l’autre western du jour, Le Revenant, paraît-il).
À travers les flocons de la tempête de bouts de cervelles volantes on peut y voir aussi un film biblique.
Kurt Russel joue un « Ruth » qui dans la tradition juive et chrétienne est l’exemple même de la Hesed, la générosité.
La petite Domergue est d’ailleurs attaché à lui comme un Boaz à sa dame (sauf que là les rôles sont inversés comme c’est l’usage dans les westerns qui de tout temps aimèrent brouiller les codes et les références bien qu’en mettant un point d’honneur à les garder lisibles.)
Les saluts à Leone, Eastwood sont très bien révélés dans l’article, je citerais, s’il m’est permis de les ajouter, des noms de séries américaines des ’60s et ’70s comme Bonanza, The High Chapparral (avec Chief Dan George revu chez Eastwood dans Josey Wales), mais aussi The Twilight Zone dont quelques épisodes d’anthologie évoquèrent la Guerre de Sécession quelquefois dans le même genre de huis-clos que l’actuel Tarantino.
Toujours en collant à l’histoire du temps présent américain (qui grâce peut-être au cinéma « passa mieux » qu’une autre période en France dont le « passé », dit-on, « ne passa pas. »)
Alors, ok , une Histoire de la violence là aussi, à la Cronenberg, qui renvoie à Falouja, aux accrochages casse-pipes en Afghanistan, que sais-je encore, mais aussi une splendide occasion de relancer le genre western.
Dans Fargo, que tout le monde applaudit (y compris lors de son retour en série), le gore était présent également, alors ne jetons pas la pierre à tonton San Quentin.
Pareil pour Deadwood.
Ps :j’y pense maintenant, dans tous les westerns avec Burt, Gary et même le super doux James Stewart, en hors champ ou sous-texte, mais bien-là, pétait à l’écran la violence.
The non magnificent Eight nous montre comment décharge un Remington, avec la queue de comète de ses étincelles, nous fait revivre l’aventure qu’était le trajet en stage coach, etc. sans tomber dans l’Ûberréalisme.
Il faut aller voir le film comme on lirait un Agatha Christie, sacrée meneuse de revue et chorégraphe en chambre de la danse de la violence elle aussi, oser prendre du plaisir aux magnifiques plans des paysages sous la neige.

Annelise dit: 21 janvier 2016 à 8 h 00 min

Xlewm, respect. J’allais dire : comme d’habitude. Wow. Tout est très bien vu. Vous m’avez scotchée avec « Fargo », auquel je n’avais pas pensé – et pourtant (le passage à la moulinette, les nausées de Frances Mc D qui en rappellent d’autres ici… la neige et son côté faussement lustral) Vous avez drôlement l’œil.

Jacques Barozzi dit: 21 janvier 2016 à 8 h 30 min

Bien sûr que j’ai remarqué, chère Annelise. Parmi les acteurs que l’on voit partout en ce moment, tels qu’en eux-mêmes et toujours divers, dont j’ai vu au moins quatre ou cinq films pour chacun d’entre eux en 2015 : Mathieu Amalric, Réda Kateb et, surtout, Matthias Schoenaerts !

Annelise dit: 21 janvier 2016 à 8 h 53 min

Reda Kateb non plus (en tout cas, pour le moment), je ne m’en lasse pas. Apparemment neveu ou petit-cousin de « l’autre » Kateb? Il avait revendiqué chez Olivier Bellamy, en des accents touchants qui malgré tout avaient de quoi laisser sceptique, une absence totale de culture susceptible d’expliquer son jeu brut.
Amalric, la palette est large et j’aime sa façon d’y imprimer toujours sa coloration, ce côté larvé, faussement éteint.

Annelise dit: 21 janvier 2016 à 8 h 58 min

Schoenaerts, physiquement entre Thomas Jouannet et Michael Fassbender, certaine douceur dense en plus. C’était lui dans l’adaptation de Th Hardy, non?

Pistachou dit: 22 janvier 2016 à 12 h 41 min

Ce film est peut etre l occasion de revoir Lady SNOWBLOOD de Fujita, film dont s est probablement inspiré TARENTINO…magnifiques morts a grand coup de sabres faisant gicler le sang et dessinant comme des calligraphies dans la neige ! et au moins l heroine est tres loin d etre edentée…!

Sortie a nouveau en DVD…a votre magnetoscope chére Annelise

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