de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« La terre éphémère »: le cycle éternel de la vie

Par Sophie Avon

Le fleuve Inguri coule entre la Géorgie et l’Abkhazie, enclave caucasienne au bord de la Mer noire. Au printemps, des terres fertiles y voient le jour, fragment solides et cultivables que les paysans sèment de maïs avant de les rendre à l’eau. La récolte nourrira leur famille durant les mois d’hiver.

Un vieil Abkhaze a élu domicile sur une de ces « terres éphémères » où durant un printemps et un été, il s’apprête à vivre en pleine nature. L’île a la forme d’’une amande et la taille d’un jardin. Nue, jonchée de quelques bois charriés par les tempêtes. Le vieil homme s’y accroupit, creuse un trou, vérifie la qualité du sol gras et humide. Il y trouve un petit bout d’ambre ou d’ivoire, fume cigare ou pipe cassée qu’il garde dans sa poche comme un talisman. De temps à autre, il saisit le petit objet, le palpe et le contemple.

Le film de George Ovashvili est fait de petits gestes qui tous ont du sens et de plus grands qui parlent d’eux-mêmes. C’est une œuvre lumineuse qui reproduit le cycle de la vie dans ce qu’elle a de plus fondamental et de plus modeste. L’eau, le ciel, les arbres, les oiseaux. La musique vient plus tard. Après le bruit du vent, celui de l’averse ou du ressac de l’eau contre la barque. Pluie, soleil, nuages. Matin, midi, soir. Va et vient entre la rive et cette bande de terre. L’homme y apporte des planches, des outils. Construit une cabane à son rythme, sûr et lent. Sa petite fille débarque à son tour. Elle a des tâches de rousseur, un regard inquiet et une tresse dans le dos. C’est presque une femme mais son corps est gracile et elle a apporté une poupée de chiffon. Quand passent les garde-côtes dans une barque à moteur, elle demande : « Ce sont des Géorgiens, grand-père ? Cette terre est à eux ? »

Ils passeront jusqu’à la fin, allant et venant, le visage fermé, alimentant en arrière-plan, hors champ, une fiction menaçante et l’idée d’un paradis toujours compromis. Des rafales au loin, invisibles, dans la forêt de l’autre rive, la cavale d’un homme, un débarquement de quelques minutes le temps de boire un verre de vin, ponctuent  la marche d’un récit concentré sur le merveilleux processus de la naissance.

Peu à peu, la cabane s’est édifiée, porte et gonds, toit de fagots d’herbes de la pampa qui la couvrent d’or. Il s’agit à présent de labourer l’îlot, puis de le semer. Sans un mot, grand-père et petite fille travaillent, puis font du feu, préparent les poissons qu’ils mangent avant de dormir à l’abri de leur refuge. Ce sont des choses toutes simples qui se regardent avec passion, non pas qu’on les ait oubliées mais parce que le cinéaste en fait une chanson de gestes. Que l’homme plonge la nasse d’osier dans l’eau ou qu’il ramène du bois pour fortifier la berge au lendemain d’une tempête, que la jeune fille se lave dans le fleuve, protégeant sa nudité comme elle peut, n’enlevant sa robe qu’à la nuit, elle-même jeune pousse que rien encore n’a abîmée, on est au cœur d’une véritable épopée. L’orage qui gronde, la nuit qui tombe, l’eau qui s’agite, le maïs qui grandit composent à leur tour les grands moments de ce film éblouissant, lyrique sans être solennel.

Dans ce lieu unique, condamné à disparaître, se dessine la métaphore du monde et de l’humanité, apte à survivre à partir de ce qu’elle fait de plus instinctif, donner la vie. Quelque chose alors comme un bonheur intense vient irriguer le récit, porté par la soudaine et pâle verdeur de l’île dont les rangs de maïs arrivent à maturité.

Ce pourrait être un documentaire mais c’est, résolument, une fiction. Laquelle, semblable aux  tempêtes, se lève brusquement et emporte tout. Le film soudain, dont on taira le dénouement, ressemble à du Kurosawa.

Dernière chose : cette île n’existe plus, mais a-t-elle seulement existé ? Le tournage a anticipé la métaphore du film : « J’ai sillonné la Géorgie pendant deux ans, dit George Ovashvili, j’ai visité tous les fleuves et les lacs, mais je n’ai jamais trouvé l’île qui convenait. J’ai fini par comprendre qu’elle n’existait pas et qu’il nous faudrait la construire. Personne ne croyait que cela pouvait être possible, mais nous avons réussi. Nous avons construit notre Terre éphémère au milieu d’un vaste lac artificiel… »

« La terre éphémère » de George Ovashvili. Sortie le 24 décembre.

 

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commentaires

4 Réponses pour « La terre éphémère »: le cycle éternel de la vie

Henri L. dit: 24 décembre 2014 à 14 h 57 min

Mon Dieu mais… le 24 décembre, c’est aujourd’hui !
J’ y cours.
Avec un peu de pot, je peux avoir la séance de 16 h.

Polémikoeur. dit: 25 décembre 2014 à 11 h 04 min

Et non, ce n’est pas parce que le lopin
est régulièrement amendé par les fleuves
que… !
Alluvioniquement.

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