de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Territoire de la liberté »: sur les stolbys, j’écris ton nom

Par Sophie Avon

C’est un vaste paysage érigé de colonnes (« stolbys » en russe) et de rochers en altitude, en plein cœur d’une réserve naturelle de Sibérie. A la fin du XIX e siècle, des grimpeurs donnèrent ici naissance à un style d’escalade nommé le « stolbysme ». Dans cette extrémité du pays où l’hiver n’en finit pas, Alexander Kouznetsov  a élu son « Territoire de la liberté ».  A l’époque de l’université, il y avait construit une isba comme d’autres jeunes gens qui avec ces maisons de bois affirmaient bien davantage que l’amour de l’escalade, le symbole d’une existence hors des sentiers battus. Le régime soviétique, peu enclin à supporter ce genre de démonstration, les fit détruire et jeter en prison – ou fusiller – leurs habitants. Aujourd’hui, elles existent encore, réédifiées ou restaurées durant des périodes plus clémentes. Pleines, chaleureuses, à l’image de ce documentaire inattendu, rempli d’humour et d’interrogations.

Depuis 30 ans, Alexander Kouznetsov fait partie de l’isba nommée la Gloubka. Ils sont tout un groupe à se retrouver dans cet espace vierge où même le temps semble d’une autre nature. On vient ici pour marcher, grimper, boire, faire la fête, chanter, jouer de la guitare et parler. La montagne est un idéal existentiel au cœur d’un pays rude où la liberté se gagne au prix du sang.

Le film commence par une foule qui avance face à une police tâchant de la contenir. Il se met à neiger, on entend des cloches. Un orchestre passe. Le noir s’impose avant que revienne la lumière : une forêt féérique où un homme et un enfant  roulent dans la neige épaisse. A deux pas, au chaud de l’isba, on joue de l’harmonica et de la flûte. Bienvenue dans ce territoire hors du monde.

Il y a 150 ans, le mot « liberté » a été écrit dans cette taïga sauvage, au sommet d’un caillou. On va vite comprendre que le beau film d’Alexander Kouznetsov n’a lui-même aucun carcan et compte sur le miroir qu’il renvoie pour infuser ce qu’il défend : ce bonheur collectif volé à l’ordre de la ville, cette félicité où la nature rappelle les principes de l’harmonie universelle.

Il suffit au cinéaste de poser sa caméra face aux amis qui bavardent, racontent leurs 17 ans, boivent à la jeunesse autour de la grande table ou marchent dans la nuit en chantant. Le lendemain, le soleil fait mine d’effacer les traits tirés mais épanouis. Un homme coupe du bois, un autre infatigable, parle  des isbas qui furent tantôt brûlées, tantôt restaurées. « Ça dépend des administrations… » Un auteur sibérien a cette image : « La liberté pour le peuple russe, c’est comme une lame de rasoir entre les mains d’un enfant  … »

La dérision circule sans relâche dans cette communauté éphémère et indestructible où une fillette – c’est aussi le cœur du film – accompagne son père et rend compte à sa mère, au téléphone, de ce qu’il a fait.

Sur le flanc d’une roche, la joyeuse troupe marche au bord du vide – tout semble métaphoriser cette liberté si difficile à conserver, si dangereuse à conquérir et d’autant plus précieuse. La montagne reste le lieu où alpinistes et funambules défient la gravité, où la mort frappe en série. Ils sont nombreux à avoir péri. La visite aux stèles fait partie du pèlerinage.  Et si les « stolbys » ne sont pas que des montagnes mais une façon de vivre, ils sont aussi, pour ceux que la caméra mélancolique de Kouznetsov nous fait découvrir, le passé, la jeunesse, la substance même d’une existence qui n’a de sens que dans la joie qu’elle conquiert.

De nuit, la bande monte jusqu’au sommet d’un rocher où des lettres blanches se sont effacées depuis le temps qu’elles ont été inscrites. Chacun y va de son coup de pinceau,  peint par-dessus, repasse une couche, affermit le trait de ce mot inusable malgré le temps et les guerres : LIBERTE.

« Territoire de la liberté » d’Alexander Kouznetsov. Sortie le 4 février.  

 

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

5 Réponses pour « Territoire de la liberté »: sur les stolbys, j’écris ton nom

B comme BERLIN dit: 2 février 2015 à 23 h 26 min

Le poêle, la table de cuisine, vodka, tchaï, zakouski, malossol et poésie : quatre heure du mat’, et pas pressé que la nuit finisse.

JC..... dit: 6 février 2015 à 7 h 32 min

Milena..?
Dora…?

Mais dites moi, les filles, vous avez travaillé pour Dodo la Saumure, non ?!

Il me semble vous avoir rencontré au Carlton avec un ancien du FMI…

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