de Annelise Roux

en savoir plus

La République Du Cinéma

Thomas Lilti: « Les affaires d’euthanasie vont se multiplier »

Par Sophie Avon

Thomas Lilti est le réalisateur d’ « Hippocrate » qui a clôturé la Semaine de la critique à Cannes et remporté le Valois d’or au festival d’Angoulême. Un film d’apprentissage où il s’agit d’apprendre à être adulte et où l’hôpital public, en piteux état, apparaît telle une métaphore du monde. Avec Vincent Lacoste, Reda Kateb, Marianne Denicourt et Jacques Gamblin. Entretien avec ce jeune cinéaste qui est aussi médecin.

Vous pensiez à ce film depuis longtemps ?

Je ne savais pas que j’allais faire un film de mon propre apprentissage de médecin mais en même temps, je le portais depuis longtemps. Treize ans de ma vie, le temps que je devienne  adulte et que je devienne médecin. Longtemps, j’ai cloisonné, d’un côté mon goût du cinéma, de l’autre la médecine, et là, enfin, j’ai réussi à réunir deux passions qui sont les pilliers de ma personnalité. C’est très important pour moi de pouvoir me réunir là, à travers ce film.

Est-ce que être médecin est une malédiction comme le prétend le médecin étranger interprété par Reda Kateb ?

Ma façon de voir la médecine n’est pas réductible à un métier. C’est comme un sort jeté, cela nous envahit au quotidien, les décisions à prendre, la peur de mal faire, tout ce qui donne et qui m’a donné le sentiment que c’était au-delà du métier. Et même aujourd’hui, il me semble que le cinéma relève davantage d’un choix.

Comment filme-ton  un milieu qu’on connaît si bien sans le trahir ?

Trahir ce que je connais, cela a été une angoisse dès le départ. Non seulement sur le plan technique, il fallait éviter les erreurs de manipulation, même minuscules, j’avais un souci du détail constant, mais aussi et surtout dans les thématiques que le film aborde. Je ne voulais pas trahir la complexité des décisions parce que même la position de l’autre est défendable quand il s’agit de traiter un malade en fin de vie. J’ai essayé de rendre compte de la complexité de ce monde. On avait tout le temps en tête l’obsession de rester justes.

Considérez-vous qu’Hippocrate est un film militant ?

Non, la dimension militante, si elle y est, m’a échappé. J’ai juste essayé d’être fidèle à la réalité et je vois bien que le film raconte quand même ça, que l’hôpital va mal, que l’individualisme prend le pas sur le collectif. En même temps, l’hôpital est un lieu où on rit beaucoup et j’avais envie de m’amuser aussi avec ce qui m’était arrivé. Ce n’était pas pour contrebalancer le tragique. C’était une façon d’être sincère, de ne pas tricher avec moi-même.

Le médecin algérien qu’interprète Reda Kateb est au cœur du film…

Oui, ces médecins peuvent être spécialisés, mais leurs diplômes ne sont pas reconnus en France. Ils viennent pour parfaire leurs cursus. 40 % des médecins hospitaliers sont des étrangers. Ils sont corvéables à merci, ils gagnent moins que les internes et au bout de deux ans, ils sont dans une précarité totale que le système utilise. Bien sûr, il y a quand même des possibilités d’équivalences mais c’est au prix de tracasseries terribles.

Pour moi, c’était à l’origine du projet, la rencontre avec ce médecin algérien qu’interprète Reda Kateb, parce que ce sont les médecins étrangers qui m’ont formé, qui m’ont accompagné, avec qui j’ai eu de vraies histoires  d’amitié et qui finalement, m’ont appris la médecine et je crois que c’est vrai de tous les internes qui pratiquent la médecine avec ces hommes déracinés qui sont plus âgés.

Vous évoquez aussi la douloureuse question de la fin de vie…

Tout interne a été témoin de ça. D’accélération vers la fin de vie ou au contraire d’acharnement thérapeutique. La question est très complexe et je n’ai pas de réponse. Mais une chose est sûre, ce genre d’affaires d’euthanasies va se multiplier. Il n’y a pas de vérité en médecine. Comment ne pas prolonger les agonies sans provoquer la mort délibérément ?  On voit bien qu’on est à la frontière et qu’il faut prendre des décisions collégiales. C’était ça la loi Leonetti. Le problème, c’est que chacun fait dans son coin en son âme et conscience…

Contrepoint amusant, le personnel hospitalier regarde Docteur House…

Oui, à l’hosto, on adore regarder les séries hospitalières américaines. Pour autant, l’hôpital que je filme est très différent de ceux qu’on voit à la télé. C’est pourquoi je parlais du détail. Ne rien lâcher sur l’aiguille, la perfusion, la blouse. On sait tous à quoi ressemble un hôpital, en France. Et puis mon souci, c’était d’être dans des humanités, dans les coulisses, loin du soap ou du thriller à l’américaine justement.

« Hippocrate » de Thomas Lilti. Sortie le 3 septembre.

Cette entrée a été publiée dans Entretiens.

3

commentaires

3 Réponses pour Thomas Lilti: « Les affaires d’euthanasie vont se multiplier »

Jacques Barozzi dit: 6 septembre 2014 à 11 h 25 min

Vu le film, hier. Ce n’est pas souvent que le cinéma français nous donne à voir ce genre de films « sociologiques », spécialité du cinéma anglais. Efficace et un peu effrayant sur ce qui nous attend à l’hôpital ! Mais de quoi parlera donc le second film de Thomas Lilti, cinéaste et médecin ?

Jacques Barozzi dit: 6 septembre 2014 à 18 h 06 min

Merci, Sophie, je vois qu’il peut parler d’autre chose que de médecine, en effet, « Les yeux bandés » (2007) :
« Théo, 37 ans, partage sa vie entre Louise, qui attend un enfant, et son travail de routier. Après des années d’absence, une nouvelle va provoquer son retour dans la ville de son enfance. Martin, avec qui il a été élevé comme un frère dans une famille d’accueil, vient d’être arrêté. On l’accuse d’être responsable du viol et de la mort de plusieurs jeunes femmes. »
Il nous reste à lui souhaiter qu’il n’attende pas 2021 pour son troisième !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>