de Annelise Roux

en savoir plus

La République Du Cinéma

« Timbuktu »: la douceur contre l’horreur

Par Sophie Avon

A l’exception de deux jours pour filmer l’entrée de la mosquée, « Timbuktu » n’a pas été tourné à Tombouctou, cette ville symbolique du Mali dont Abderrahmane Sissako dit qu’elle a été prise en otage et que quand on l’atteint, c’est le monde qui s’en trouve atteint. Son film a été tourné dans une ville jumelle, vieille fortification de Mauritanie dont les rues pareillement sinueuses donnent l’impression d’un labyrinthe. Au point que quand la musique s’entend, elle semble flotter sur la cité, portée par des elfes qui se jouent des fous de dieu. Car les djihadistes qui sont entrés dans la vraie Tombouctou, il y a deux ans, avaient tout interdit, jusqu’à la musique. Obligeant les femmes, non seulement à se voiler intégralement, mais encore à porter des chaussettes et des gants, privant les garçons de foot, de cigarettes… Lapidant un couple qui pour tout crime avait eu le malheur de s’aimer et d’avoir eu des enfants ensemble.

C’est cette lapidation qui a poussé le cinéaste mauritanien à réaliser son film, initialement intitulé « Le chagrin des oiseaux ». « Parce qu’on ne peut pas rester dans l’inaction face à ça, parce que toute action doit partir de soi », dit-il. Il a assez déploré que les journalistes demeurent indifférents à ce drame pour ne pas s’y atteler personnellement. Sous forme de film puisqu’il est cinéaste et que pour lui, le cinéma est une façon de regarder le monde là où plus personne ne regarde. N’étant pas reporter, il a abandonné toute velléité d’un documentaire dont la parole aurait pu être manipulée par les fondamentalistes qui étaient encore à Tombouctou quand l’idée de ce récit a germé. Il a renoncé aussi aux images animées pour rendre compte de la lapidation sans tomber dans l’horreur qu’il voulait dénoncer. Il a finalement opté pour la fiction et pour la douceur. C’est le miracle du film : ne pas baisser les yeux devant la beauté, continuer de la filmer même au coeur de l’enfer.

Dans « Timbuktu », une famille touareg, Kidane, Satima et leur fille de 12 ans, Toya, vit paisiblement aux portes du désert, sous la tente, entre les dunes blondes qui parfois ressemblent à des cuisses de femme. Au point qu’un des djihadistes ne peut s’empêcher de  tirer sur la touffe d’herbes qui  entre deux courbes ressemble à un pubis. Le groupe mitraille aussi les statues aux formes féminines, lesquelles finissent par se briser ou par tomber. En un plan où la métaphore se superpose à la réalité, Sissako dit tout de la bêtise et de l’absurdité de ces hommes qui non contents d’interdire toute forme de plaisir et de liberté, ont recours à des parodies de procès pour condamner ceux qui ne suivent pas leurs préceptes. Ou que le hasard entraîne dans la catastrophe. Comme Kidane par exemple. Lequel est un personnage – magnifiquement interprété par le chanteur Ibrahim Ahmed dit Pino – inspiré d’un touareg bien réel qui fut condamné à mort et exécuté à Tombouctou par les djihadistes.

Sans jamais perdre de vue l’universalité du drame qu’il raconte, le cinéaste mauritanien déploie des trésors d’invention pour que l’émotion vienne sans vampiriser le récit, pour que l’horreur ne soit pas escamotée sans pour autant produire du spectacle, pour qu’enfin, entre douceur et splendeur de la nature – il faut voir la rivière illuminée par le soir -,  la tragédie trouve sa juste place. Une gazelle qui court, poursuivie par le pick-up des barbares, une fillette qui grimpe la dune, hors d’haleine, un petit berger qui sanglote, une bête qui meurt et dont l’oeil en se fermant, ressemble à un regard humain, une partie de foot sans ballon où chacun feint de se passer la balle dans une admirable cohésion : autant de scènes fortes pour un film poétique et politique qui n’en finit pas de dire avec sa langue, avec son écriture et son espérance chevillée à l’âme, la grandeur de ceux qui résistent.

« Timbuktu » d’Abderrahmane Sissako. Sortie le 10 décembre.

Cette entrée a été publiée dans Films.

21

commentaires

21 Réponses pour « Timbuktu »: la douceur contre l’horreur

La Reine des chats dit: 9 décembre 2014 à 16 h 07 min

D comme Düsseldorf, dysphorique, doucereux, doux, démoniaque, dur, dingue, dysentérique, duveteux, dual, dryade, dupliqué, dum-dum, drôle, dromadaire, ductile, dulcicole, durit(de celles qui pètent), démonte-pneu, dilatoire, dilettante, digital,dantesque, où puisez-vous donc pareil don de divination?
Parce que c’est bien ça! Entre Sophie A et moi, pareil qu’entre Timothy Spall et Mme Booth, Timothy Spall et la servante…sans figure à la Michel Simon ni eczéma…je vs laisse le soin de démêler qui fait qui..pareil que Penelope Cruz et son amie Scarlett ds « Vicky Barcelona », que Charlotte et Yvan Attal, que Ka et Ipek, Moses et Ramona,que Sibel et le ramasseur de verre de Head on », que Lotte et Ayten ds « De l’autre côté » de Fatih Akin, ms sans échange de flingue. Elle n’est pas belle, la vie?
Allez voir Timbuktu, ça a l’air aussi bien que ce qu’elle en dit!

La Reine des chats dit: 9 décembre 2014 à 16 h 21 min

Et puis l’ennui, qu’est-ce que vs voulez, c’est que ns sommes seules maîtres à bord au moment de choisir nos « Najat », « Cahit » ou Javier Bardem.
Bonne soirée cinématographique. Modiano aussi, c’est pas mal. Tjs gardé en tête que c’est lui qui a imposé Tristan Egolf et son « Seigneur des porcheries » – inoubliable lecture – chez Gallimard avec autant de ténacité, de modestie que de courage

Giovanni Sant'Angelo dit: 10 décembre 2014 à 1 h 11 min


…Ah,!…c’est donc, çà,…qui nous pollue la république des livres,!…
…encore, bonne à tirer,!…faut y aller voir l’élan participatif en partage,!…
…bleu-blanc-rouge,!…la fessée,!…etc,!…

Joachin Du Balai dit: 11 décembre 2014 à 17 h 08 min

Voilà un film d’une incroyable force alors qu’il ne donne jamais dans le spectaculaire. A noter l’extraordinaire liberté d’un seul personnage (féminin qui plus est), absolument intouchable parce que folle. Devant sa folie, les fous de Dieu remisent leurs imprécations et leurs mitraillettes, comme si les deux folies s’annulaient. Magistral !

Milena et Dora dit: 13 décembre 2014 à 19 h 45 min

Il n’y a pas trop de noirs dans le film mais il y a bien un imbécile parmi les commentateurs, le ménage devient urgent

burntoast dit: 22 décembre 2014 à 21 h 16 min

J’y suis allé en trainant les pieds et j’ai été très agréablement surpris. J’ai vécu un an en Afrique et je puis vous dire que la destruction des statuettes animistes et des tombeaux d’imams a du horrifier les habitants de Tombouctou, et surtout les persuader que des mauvais génies avaient été « libérés ». (Sans compter les règles ubuesques et criminelles imposées par les djihadistes auto-proclamés.)
A noter que la petite actrice qui incarne Toya est d’une étonnante beauté.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>