de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Tirez la langue mademoiselle », l’amour de deux en un

Par Sophie Avon

De « la famille Wolberg » à « Tirez la langue mademoiselle », il y a un fil évident qui est celui de la cellule familiale.  Celle qui n’est plus. Celle qui manque ou dont on rêve. Ou qu’on tâche de faire durer, comme ici où deux frères, Boris et Dimitri Pizarnik, n’arrivent pas à se séparer. Boulet et bouée l’un de l’autre.

On ne sait pas d’où ils viennent – outre d’évidentes origines ashkénazes-, de quel passé ils ont surgi, mais ce qu’ils partagent au présent suffit à nous éclairer d’un pur point de vue romanesque, voire burlesque. « On n’est pas des siamois », précise Dimitri (Laurent Stocker)  à Judith (Louise Bourgoin) dont la fille Adèle souffre d’asthme. Pas siamois, non, mais enfin, ils vivent dans le même immeuble, l’un en face de l’autre et exercent ensemble leur métier de médecin, non seulement réunis dans un cabinet médical mais aussi devant leurs patients qu’ils examinent à deux.  Présentent-ils pour autant des symptômes graves ? Des pathologies inquiétantes? Oui, si l’on admet que l’existence est déjà en soi une pathologie et qu’être attachés comme ils le sont jusque dans une vie d’adultes quand on l’a été enfants, relève d’une impossibilité à oublier le temps de l’innocence qui ne va pas sans rechutes douloureuses.

Disons alors qu’ils sont originaux – mais tous les personnages d’Axelle Ropert sont originaux. Ils ont un grain, une fantaisie, une douleur secrète, une façon d’être au monde à la fois évidente et complexe, naturelle et singulière, un goût certain pour l’obscurité et les gouffres et, d’une manière générale pour ce qui va contre le flux général. « J’aime bien vivre à l’envers » dit Judith à Boris (Cédric Kahn). Elle travaille la nuit. C’est pourquoi sa petite fille est souvent seule le soir. Avec son asthme qui n’est pas drôle mais permettra aux deux médecins de faire connaissance avec la maman.

Car la fiction est là pour agrandir la famille, créer des liens, pour que dans ce quartier de Paris où tout le monde se connaît, les personnages se trouvent de nouveaux atomes crochus et d’éventuels ports d’attache.

Quand ils ne sont pas à leurs fenêtres en train de se faire des signes ou à leurs consultations eucharistiques, Boris et Dimitri marchent. Ils marchent beaucoup, entre les tours du 13 e, passant et repassant devant des épiceries chinoises et des restaurants asiatiques, silhouettes errantes dans une ville a priori glaciale et dont pourtant Axelle Ropert capte un parfum de village, une solidarité de voisinage que les médecins encouragent en arpentant le quartier. Le film est à l’image de ce lien tissé peu à peu, maille lâche au début, puis de plus en plus serrée à mesure que l’amour dicte sa loi. Boris et Dimitri ne sont pas proches pour rien : ensemble, ils travaillent, ensemble ils tombent amoureux de Judith. Laquelle devra bien trancher – faire la différence entre les deux.

« Tirez la langue mademoiselle » est un vrai film d’amour dont les amants à venir sont des rêveurs, mais aussi des êtres d’une  pièce, à la fois bienveillants et brutaux, incapables de médiocrité, sensibles mais rugueux. « Vous avez un côté mur de béton » dit Judith à Boris, celui des deux frères qui a la grosse voix, l’autre étant le timide. La comédie est romantique, fatalement, avec un charme vif et des couleurs doucement présentes : rouges le manteau et les gants de Judith, les néons et les draps ; parme, le parapluie, roses les pavés, jaunes les murs de l’hôpital et la porte des alcooliques anonymes où Dimitri a ses habitudes. C’est un monde aux notes colorées mais on ne peut s’y tromper, il y court une solitude que les personnages, avec une belle obstination, bravent en attendant le meilleur (ou le pire).

« Avoir une vie, c’est quoi ? » demande Key, l’un des jeunes patients de Boris et Dimitri. « C’est trouver l’amour » répond Boris sans trop avoir l’air d’y croire. De cette phrase qu’il prononce comme un slogan, il va tirer la vraie leçon : une révélation puis une sidération. Le film, inégal mais attachant, n’a de cesse de capter cette sidération.

« Tirez la langue mademoiselle » d’Axelle Ropert. Sortie le 4 septembre.

Cette entrée a été publiée dans Films, Non classé.

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commentaires

37 Réponses pour « Tirez la langue mademoiselle », l’amour de deux en un

Jacques Barozzi dit: 5 septembre 2013 à 14 h 19 min

L’idée des deux frères inséparables est assez originale, mais on craint pour la suite : l’héroïne va être aimée de l’un et aimera l’autre qui ne l’aime pas ?

u. dit: 5 septembre 2013 à 15 h 39 min

« Ils ont un grain, une fantaisie, une douleur secrète, une façon d’être au monde à la fois évidente et complexe, naturelle et singulière, un goût certain pour l’obscurité et les gouffres et, d’une manière générale pour ce qui va contre le flux général. »

C’est toi, Puck?

u. dit: 5 septembre 2013 à 15 h 39 min

« des êtres d’une pièce, à la fois bienveillants et brutaux, incapables de médiocrité, sensibles mais rugueux. »

C’est toi, JC?

u. dit: 5 septembre 2013 à 15 h 41 min

« Vous avez un côté mur de béton » dit Judith à Boris, celui des deux frères qui a la grosse voix

C’est toi, renato?

u. dit: 5 septembre 2013 à 15 h 42 min

 » créer des liens, pour que dans ce quartier de Paris où tout le monde se connaît, les personnages se trouvent de nouveaux atomes crochus et d’éventuels ports d’attache. »

C’est toi, Barozzi?

u. dit: 5 septembre 2013 à 15 h 45 min

« parme, le parapluie, roses les pavés, jaunes les murs de l’hôpital et la porte des alcooliques anonymes où Dimitri a ses habitudes. »

C’est toi,
euh, u.?

JC..... dit: 5 septembre 2013 à 16 h 02 min

Comment voulez-vous que Sophie nous fasse confiance comme cinéphiles ? Nous nous comportons comme les épouvantables Farfadets de Berbiguier de Terre Neuve du Thym !

Tu t’es vu, u., ….. quand t’as bu, uhuhu !

puck dit: 5 septembre 2013 à 16 h 06 min

« Présentent-ils pour autant des symptômes graves ? Des pathologies inquiétantes? Oui, si l’on admet que l’existence est déjà en soi une pathologie et qu’être attachés comme ils le sont jusque dans une vie d’adultes quand on l’a été enfants, relève d’une impossibilité à oublier le temps de l’innocence qui ne va pas sans rechutes douloureuses. »

oui u. c’est vous tous, Sophie, vous, JC, pado, Jacques Barozzi, renato.

mais voyez-vous pas moi, perso c’est niet, pour ma part je n’ai jamais connu le temps ancien de l’innocence… je suis né en portant déjà sur mes épaules toute la culpabilité du monde, cette culpabilité est devenue avec le temps ma meilleure amie.

JC..... dit: 5 septembre 2013 à 16 h 11 min

Le temps de l’innocence vient bien après l’enfance, ce moment pénible où ces salopiots de gosses sont si cruels !

L’innocence arrive lorsque vous avez une grande et bonne bibliothèque, un fier navire comme ami, et une jeune infirmière lubrique pour les soins du corps !

puck dit: 5 septembre 2013 à 18 h 15 min

JC j’ai parfois un peu de mal à imaginer que notre génération ait réussi à pondre une pareille progéniture.
je me demande à quel niveau nous nous sommes loupés.

renato dit: 6 septembre 2013 à 0 h 01 min

J’y reviens un instant puck. Pour nos parents, j’entends les parents de ceux qui ont plus ou moins notre âge, ce fut beaucoup plus difficile. Pensez à leurs codes. Certes, eux aussi transgressaient des règles, mais c’étaient des transgressions à l’eau de rose à front des nôtres et à un moment, nous avons changé les codes. Cela a dû être traumatisant pour nos parents.

JC..... dit: 6 septembre 2013 à 5 h 49 min

Contrairement à ce qui est affirmé plus haut, les adultes d’aujourd’hui me semblent bien plus traumatisés que leurs parents !

Nos parents avaient la chance d’enchaîner guerre sur guerre … Des temps de guerre, ils passaient à la joie de retrouver la paix, de revivre, d’essayer de véritables changements de code ! L’arrêt de la guerre engendrait la joie de vivre… Mouvement régulier, enchaînement, des guerres traditionnelles.

Pour les adultes de nos âges, ce fut gravissime de passer de la paix des idées, de l’idée de paix, idéologies d’un humanisme à la con, à la guerre permanente sans la moindre chance de paix. Nous avons vécu ce passé des illusions ! L’utopie des Lumières nous en a donné de cette illusion, impossible à vivre !

C’est maintenant que nous connaissons depuis des décennies de « paix », ce qu’est la guerre permanente, l’absence de paix, les guerres permanentes dans tous les domaines de la vie, les guerres non-classiques …

C’est notre génération errante, qui sait que toute paix est impossible, qui est traumatisée !

renato dit: 6 septembre 2013 à 6 h 35 min

Ainsi, vous êtes traumatisé JC. Il n’y a pas de raisons, ce n’est qu’une question de temps : combien de conflits après WW2 ? Bon, évidemment, si nous en sommes à nous isoler parce qu’il y a une épidémie dans pays lointain, c’est autre chose.

JC..... dit: 6 septembre 2013 à 7 h 10 min

Détrompez-vous, Renato, je suis heureux comme une feuille de PQ qui a rencontré l’âme sœur … la joie du travail utile, bien fait, rafraîchissant !

Très à l’aise ! pas traumatisé le moins du monde dans cette époque à goût de chiottes …

u. dit: 6 septembre 2013 à 11 h 50 min

« Très à l’aise ! pas traumatisé le moins du monde dans cette époque à goût de chiottes … »

Peut-on se mettre d’accord pour changer un mot, JC?

Odeur plutôt que goût.

Dans le cas contraire, je serais traumatisé.

u. dit: 6 septembre 2013 à 12 h 05 min

« ce qu’est la guerre permanente, l’absence de paix… »

C’est tout-à-fait le père Schmitt, JC.
Quand il n’y a plus de guerre parce que l’ennemi n’est pas reconnu comme adversaire mais comme Autre absolu, le conflit devient permanent et indéfini parce qu’il se fait au nom de l’Humanité.
L’inhumain qui est en face doit être détruit, on ne peut conclure avec lui un traité.
Plus de politique: de l’éthique et du marché.

« L’humanité en tant que telle ne peut pas faire la guerre, car elle n’a pas d’ennemi…
Le concept d’humanité est un instrument idéologique particulièrement utile aux expansions impérialistes, et sous sa forme éthique et humaniste, il est un véhicule spécifique de l’impérialisme économique » (1932).

u. dit: 6 septembre 2013 à 12 h 09 min

« L’innocence arrive lorsque vous avez une grande et bonne bibliothèque, un fier navire comme ami, et une jeune infirmière lubrique pour les soins du corps. »

Hourrah!
Si l’infirmière lubrique est aussi bonne lectrice, c’est plutôt mieux ou moins bien?

Jacques Barozzi dit: 6 septembre 2013 à 12 h 51 min

Vous aussi, u., vous trouvez que Paris sent de plus en plus la pisse, que ça en est parfois suffoquant ! Les sanisettes Decaux sont pourtant gratuites. Cela ne semble pas suffisant. Il faudrait peut-être réinstaller les anciennes pissotières ?

u. dit: 6 septembre 2013 à 13 h 06 min

Un gentleman ne fait pas pipi hors de chez lui, Jacques.

Mais en ces temps de crise, les anciennes pissotières pourraient être un attrape-touriste supplémentaire.

Nous ne sommes plus heureusement dans cette époque barbare où c’était un lieu obligé pour pouvoir dire « Tirez la queue, Monsieur ».

Jacques Barozzi dit: 6 septembre 2013 à 13 h 19 min

Sophie, la sortie de « La Vie d’Adèle » (9 àctobre) est précédée de bien des polémiques : les techniciens et les actrices se plaignent du comportement autoritaire, voire tyrannique d’Abdellatif Kechiche. Pire que Pialat ? Ici, le « on ne vieillira pas ensemble » est remplacé par le « on ne tournera plus ensemble »… On espère que le résultat est à la hauteur de ces litanies ?

u. dit: 6 septembre 2013 à 19 h 03 min

Eh oui, Ly (vous êtes vietnamienne?), c’est ce que chacun pense écrire à chaque billet, tout en laissant parfois la vision du film à un avenir indéterminé/
« Bravo, Sophie! »

(Je vois qu’on a dépassé le quart de centaine, pas de houle pour l’instant, mais on est jamais à l’abri des typhons).

sophie dit: 6 septembre 2013 à 22 h 31 min

U, Ly est un garçon avant tout… Il vous le confirmera lui même. Quant à la dispute de Kechiche et Seydoux, elle arrive à la cheville du film, dieu merci.

primerose dit: 7 septembre 2013 à 12 h 48 min

« On espère que le résultat est à la hauteur de ces litanies ? »

Mais que serait Jacky sans les cancans parisiens ?

JC..... dit: 7 septembre 2013 à 19 h 44 min

Au moins primerose ne se triture pas le cordon ombilical comme d’autres le font avec leur gamin de 19 ans …

Le pauvre gosse …!

JC..... dit: 8 septembre 2013 à 11 h 26 min

« Tirez la langue mademoiselle »….
Quel titre intelligent !

Cela rappelle les « Bronzés au ski » : quel producteur a donné son accord ?

J.Ch. dit: 9 septembre 2013 à 8 h 14 min

Sophie, je vous ai entendu hier soir au masque, j’ai apprécié vos commentaires… mais ne pourriez-vous pas parler un peu moins vite ?

Avon dit: 10 septembre 2013 à 8 h 40 min

Oh oui, JC, pardon. Je sais que je parle trop vite. J’ai bêtement l’impression que j’ai des tas de choses à dire et pas le temps, voyez le genre… Vais faire un effort – mais je n’y crois pas depuis le temps que j’essaie!

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