de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Titli »: un papillon au coeur de l’Inde

Par Sophie Avon

Dans la lumière blanche de Delhi, Titli observe ses frères et leurs incompétences. Il est le benjamin d’une fratrie de bras cassés, dont le frère aîné, Vikram, n’est pas un tendre, maltraite sa femme et se bat pour un rien.  Titli, lui, a un prénom de fille qui veut dire « Papillon ». Autant dire qu’il est voué à la fragilité dans un monde féroce où même la famille suinte la brutalité. C’est l’une des choses que Kanu Behl montre le mieux dans ce premier long-métrage sous titré « Une Chronique indienne », la violence d’une société d’éclopés, et au cœur de cette fournaise, la filiation comme une corde impossible à rompre.

D’ailleurs, dans la maison de banlieue où le lavage de dents et les ablutions, dans un recoin mais aux yeux de tous, relèvent du rituel, le père passe, impassible, ombre ou spectre, témoin mutique qui du fond de sa chambre où la télévision est sans cesse allumée, voit ses fils se débattre sans piper mot. Parfois, il lâche un commentaire, demande des nouvelles, donne une direction: « Il mérite une bonne raclée », dit-il à un moment, ou encore : « Tous des monstres ». Ne serait-ce pas lui, pourtant, le monstre de cette famille où la survie tient à quelques braquages minables ? Titli, lui, rêve de quitter cette prison, de déployer ses ailes. En attendant, il projette d’acheter un parking dont son ami Pintu lui montre le chantier au tout début du film. Mais c’est toute sa vie qui est en chantier. Elle est comme Delhi, vibrante, accidentée, cherchant de toutes ses forces à s’agrandir et à sortir de la misère.  Au lieu de quoi, le jeune homme se retrouve marié de force. L’épouse s’appelle Neelu. Elle est jeune mais a du caractère, à l’instar de toutes les femmes de ce récit qui explore la société indienne dans sa complexité : mariages forcés, obsession de l’argent, misère – et femmes qui se rebellent, s’émancipent, divorcent.

Durant la noce,  Titli et Neelu sont bien les seuls à ne pas s’amuser. Couverts de perles et de bijoux qui semblent les avoir figés sur leurs trônes de pacotilles, ils regardent leurs aînés danser sans décrocher un sourire. Ils espéraient être libres, ils sont rivés l’un à l’autre dans une vie qu’ils détestent. Ils vont pourtant trouver le moyen d’un accord secret, elle poursuivant un rêve qui n’est pas incompatible avec celui de son jeune époux.  Dans les rues désertes, en pleine nuit, ils font un deal étrange qui les unit bien plus qu’ils pouvaient l’imaginer : chacun va pouvoir aller vers ce qu’il désire – ou ce qu’il croit désirer.

Sans jamais être appuyé, porté par une mise en scène contemplative où la ville apparaît comme un mirage, tenu par l’interprétation toute en nuances de Shashank Arora (Titli) et de Shivani Raghuvanshi (Neelu), le film déploie sa trame avec une incroyable finesse, superposant une intrigue policière à l’intrigue sentimentale et familiale. La conquête de la liberté et de l’âge adulte, l’affirmation de soi hors d’un moule dont la photo de l’ancêtre semble être le modèle déposé, le dépassement de son rêve pour atteindre à son intégrité sont autant de fils qui courent dans ce beau récit loin de tout pittoresque.

Kanu Behl n’a rien d’un cinéaste bollywoodien pas plus qu’il ne donne de la société indienne une vision idyllique. Il a tourné en extérieur, dans Delhi dont il est originaire, durant un été brûlant. C’est au prix de cette vérité, fort de sa propre expérience aussi qu’il a puisé cette façon de saisir avec une justesse mélancolique le parcours d’un jeune Indien parvenant à se débarrasser du poids des siens pour conquérir sa grandeur d’homme.

« Titli, une chronique indienne » de Kanu Behl. Sortie le 6 mai.

 

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14 Réponses pour « Titli »: un papillon au coeur de l’Inde

Jacques Barozzi dit: 8 mai 2015 à 19 h 04 min

Très beau film, Sophie, dont je m’étonne de la diffusion confidentielle à Paris !
Mais le bouche à oreille va peut-être faire bouger les choses : la petite salle où je l’ai vu était pleine à craquer ?
On pense à Rocco et ses frères…

ueda dit: 10 mai 2015 à 12 h 03 min

Je ne boude pas, je suis toujours amoureux de Sophie (enfin, sexuellement attiré comme disent les cinéphiles), mais je ne trouve pas toujours quelque chose à dire.

Ce qui explique mes silences.

JC...... dit: 10 mai 2015 à 15 h 34 min

Comment on disait de l’autre salzbourgeois : « Le silence d’Ueda, c’est encore de l’Ueda ».

(Je suis moi-même amoureux de Sophie mais intellectuellement. Mon genre à moi, sexuellement, c’est Vilena et Bora-Bora…)

JC...... dit: 11 mai 2015 à 12 h 48 min

Personne, je dis bien personne, ne m’empêchera de rendre hommage à cet homme politique merveilleux que fut BENITO AMILCARE ANDREA MUSSOLINI !!! La star éternelle de l’Italia !

Un grand homme ! un géant de la politique fasciste qui apporta joie et distraction à son peuple, charmé par son charisme…

Un géant (1,69 m) infiniment plus grand que FRANCO (1,63 m), incomparablement plus élevé que CHURCHILL (1,67 m)….

Quelle beauté fasciste sans égale …

Milena et Dora dit: 11 mai 2015 à 14 h 24 min

c’est bien ce que nous écrivions et notre grand-mère Clémence ajoute : « est-y con c’con-là »

ueda dit: 12 mai 2015 à 10 h 02 min

Salut à Sophie et à tous

Je vois que Puck est passé par là, il devait y avoir trop d’assiettes qui tournaient au bout de leurs tiges, et il est venu donner un coup de main.
Merci, Puck.

Voilà un film que je vais m’empresser d’aller voir.

Il y a toujours un plus dans ces films d’Asie.

« Viens voir ce film, c’est l’histoire d’amour de deux jeunes Français, à Paris, l’une est bibliothécaire, son copain s’appelle Mourad… »
Le réflexe: si le film est raté, je reviens les mains vides.

Le film indien: si le film est raté, j’aurais appris.
J’y vais.

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