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La République Du Cinéma

« The tribe » : la violence sourde de la meute

Par Sophie Avon

A la Semaine de la critique cannoise où il était sélectionné, « The tribe » avait impressionné. C’est une oeuvre mutique, interprétée par des sourds-muets dans l’Ukraine d’aujourd’hui, un récit d’initiation déserté par les mots et pris en étau par la violence des sentiments. Il y avait de quoi interloquer puis bouleverser. Deux prix sont venus récompenser le film, ses acteurs et son auteur, un Ukrainien de 40 ans dont c’est le premier long-métrage.

Il l’a donc voulu ainsi, plongé dans le silence ou plus exactement privé de voix puisque les bruits extérieurs ne sont pas abolis, ni  les corps qui expriment ni les visages qui disent ni la langue des signes que sans comprendre, on finit par interpréter. Il n’y a pas de traduction, pas de sous titres, pas de commentaires. Pas de musique non plus. Et pourtant, rien n’est plus vivant que ce récit dont le héros, Sergueï, est l’adolescent solitaire. Lesté d’une valise, il débarque dans un internat où tous, des professeurs jusqu’aux élèves, sont sourds et muets. Pour le spectateur, l’immersion se fait sans mal, d’autant qu’il n’y a pas besoin de mots pour comprendre d’emblée qui, dans la classe, a le pouvoir et comment s’établit la hiérarchie souterraine de ces élèves presque adultes.

Sergueï n’a pas le choix, il obéit, subit, se fait bizuter, baisse la tête, tâche de se fondre au groupe, cette meute qui hors des murs se livre au trafic, au racket et à la prostitution.

Peu à peu, le bizutage cesse, Sergueï fait partie de la tribu. A son tour, il tabasse les nouveaux-venus et tombe amoureux d’Anna, l’une des deux filles du groupe qui tapine. Elle est toute jeune, fraîche, blonde, délicate. La nuit, dans une camionnette bleue clair comme les murs de l’internat, elle et sa copine se changent, enfilent mini-jupe et bottes, se remaquillent et se faufilent entre les camions où des routiers les font monter dans leur cabine. Parfois elles rigolent, désinvoltes. Un des mecs de la tribu les conduit. Bientôt, c’est Sergueï qui frappe au pare-brise, annonce le prix, récolte le fric, attend dans le froid qu’elles aient fini. Un soir, il paie Anna  pour faire l’amour avec elle. Il l’aime depuis le premier jour. Elle ne veut pas l’embrasser mais sa tendresse vient à bout de ses réticences. Elle se laisse aimer et caresser. Ça ne l’empêche pas de vouloir quitter ce pays sans avenir ni rêves.

Lentement, avec la rigueur d’un Cristian Mungiu, Myroslav Slaboshpytskiy concentre son intrigue sur cet amour à l’intérieur de ce groupe où pour survivre il faut se battre ou fuir. Etre le plus fort ou partir. Quelque chose se durcit, ces adolescents ressemblent tout à coup à des hommes et soudain, ce que le film dit saute aux yeux : la misère bien sûr, tout un peuple qui survit dans l’obscurité, mais au-delà, la violence d’une jeunesse d’autant plus sauvage qu’elle n’a pas accès aux mots.  Le spectacle de ces gamins dans la force de l’âge, toujours prêts à se cogner et à s’évaluer physiquement, et qui avec leurs gestes seulement, extériorisent leur vitalité ou leur colère donne une idée de ce qui, ici, métaphorise le bâillonnement de ces jeunes corps muets.

« The tribe » est l’histoire d’une jeunesse qui grandit comme elle peut, en obéissant à ses propres lois à défaut de pouvoir partager celles des autres, ceux qui parlent. Et ces lois – du silence-  sont strictement semblables à celles de toutes les pègres. Mêmes rapports de force, même assujettissement, même sens de la meute. Même sens du territoire. D’ailleurs, le film étend son périmètre de surdité à l’ensemble d’une cité dont on voit le lycée mais aussi, au cours des errances nocturnes de la tribu, les rues faiblement éclairées, le parking où stationnent les camions, autant de lieux qui sont comme le prolongement de l’internat, et où l’on parle aussi en langage des signes. C’est tout un monde condamné au mutisme, dans lequel les étudiants vont et viennent avec désinvolture, tout un monde à leur image, soumis à leur brutalité.

La mise en scène est au diapason, âpre, radicale : des plans séquences, des plans fixes, un réalisme cru, un décor réel, cour d’école antédiluvienne, peinture qui s’écaille sur toute leur hauteur, chambres et lits vétustes, et à l’extérieur, tags et paradoxalement, des scènes d’extérieur où les bagarres sont théâtralisées, où les gestes sont stylisés, où la matière même du film renoue avec le cinéma muet et la pantomime. Il y a là quelque chose de singulier et puissant -  un art qui se ressource à sa préhistoire.

« The tribe » de Myroslav Slaboshpytskiy. Sortie le 1 er octobre.

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commentaires

17 Réponses pour « The tribe » : la violence sourde de la meute

JC..... dit: 30 septembre 2014 à 13 h 25 min

« C’est une oeuvre mutique, interprétée par des sourds-muets dans l’Ukraine d’aujourd’hui, »

Ça m’a l’air complètement con, une fois de plus.

Jacques Barozzi dit: 30 septembre 2014 à 13 h 44 min

Le contraire de ta part aurait été inquiétant, JC !
Cannois et fils de sourds et muets, ce film est pour moi !

Jacques Barozzi dit: 1 octobre 2014 à 21 h 07 min

Je lis toujours vos papiers après avoir vu le film, Sophie, et j’en vérifie d’autant mieux, à chaque fois, toute leur justesse et toute leur subtilité. Pas facile de rendre compte de ce premier film en langage des signes, sans paroles et sans flonflons aucuns. Votre « critique » est à la hauteur de cette oeuvre magistrale, où le cinéaste a offert à ses singuliers comédiens une fiction digne d’eux. Les sourds et muets se sentent généralement étrangers au monde, exclus, certains, comme ma mère, mais contrairement à mon père, s’imaginent que les « entendants » leurs sont hostiles et se moquent d’eux dans leur dos. Toute ma jeunesse, elle n’a cesser de me rappeler, comme un reproche, la chance que j’avais d’entendre ! Dans le film, c’est à notre tour d’entrer dans cette étrangeté inversée d’un monde où tout se passe uniquement avec et par les yeux, comme en effet au temps du cinéma muet. Mais on est plus proche ici de M. le Maudit que des pantomimes de Charlot. Le film est violent et nous donne beaucoup à voir, notamment de très belles scènes d’amour charnel, entièrement renouvelées, un curetage froidement exécuté par une habile faiseuse d’ange ou un impressionnant casse-tête ukrainien final !
Juste un détail qui m’a gêné dans ce film « d’un réalisme cru » : en se retirant de sa dulcinée, on aperçoit le sexe du héros qui ne bande pas !

JC..... dit: 2 octobre 2014 à 5 h 46 min

Le commentaire du 30 septembre à 13 heures 25 n’est pas de moi …

Ce n’est en rien important, une usurpation de pseudo, c’est la loi du genre, mais je le dis pour bénéficier de la tolérance de Sophie qui a le bon goût d’ouvrie sa porte à de petites gens dévoyées comme moi.

Sophie dit: 2 octobre 2014 à 9 h 46 min

Oui Jacques, les détails, ça compte… J’avoue que je n’avais pas vu – ou peut être même regardé..

ueda dit: 2 octobre 2014 à 11 h 24 min

Ô Jacques, les détails.

En voici un, de la série Sex and the City, qui a intéressé un spectateur nippon.

Samantha: « Tu peux entrer maintenant…
- J’y suis déjà ».

Jacques Barozzi dit: 2 octobre 2014 à 12 h 20 min

On se souviendra longtemps de la scène montrant les corps dénudés des deux héros principaux gamahuchant tête-bêche et en silence sur fond d’un mur bleu décrépi…

pandore dit: 2 octobre 2014 à 23 h 25 min

« …Juste un détail qui m’a gêné dans ce film « d’un réalisme cru » : en se retirant de sa dulcinée, on aperçoit le sexe du héros qui ne bande pas !3

C’est qu’une fois le boulot accompli, chacun retourne chez soi

Jacques Barozzi dit: 3 octobre 2014 à 7 h 32 min

Pas instantanément, Pandore, surtout quand on a vingt ans et que l’on est fougueusement amoureux !

Jacques Barozzi dit: 3 octobre 2014 à 7 h 39 min

Sophie titre son article « La violence sourde de la meute »
« Meute » est quasi l’anagramme de « muet, muette »
Confusion que l’on retrouve dans l’origine de l’appellation de la Porte de la muette, célèbre lieu-dit du bois de Boulogne :

« L’origine du nom « Muette » est controversée. Il peut faire référence à la mue des cerfs ou à celle des faucons, ou bien désigner une meute de chiens dans une ancienne orthographe. »

Sophie dit: 3 octobre 2014 à 9 h 07 min

Oui j’aime beaucoup Still the water dont je vais parler aujourd’hui ou demain. Mommy aussi, vu 2 fois, pas aimé la première à Cannes et miracle: la deuxième fois, tout m’a paru bouleversant… Mais la véritable pépite, complètement saugrenue et merveilleuse, c’est « Le paradis » d’Alain Cavalier », en salle le 8 octobre, et National gallery, le doc de Wiseman, dans un tout autre genre, le 8 aussi.

Jacques Barozzi dit: 3 octobre 2014 à 9 h 46 min

Merci, Sophie, Alain Cavalier, c’est toujours intéressant et rare, et la bande annonce du Wiseman m’a donné envie de le voir !
Franchement, Sophie, c’est au cinéma que l’on voit les meilleurs romans de la rentrée, avec ou sans fiction !

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