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La République Du Cinéma

« Triple 9″ : viril, mais encore ?

Par Annelise Roux

Après qu’Olivia Wilde – numéro 13 qui assistait le Docteur House de ses yeux verts écarquillés et qui aimait aussi les filles – a parlé du sexisme hollywoodien ( jugée trop vieille pour jouer la partenaire de Leonardo DiCaprio dans « Le Loup de Wall Street»), interrogeons-nous dans cette veine. Les films ont-ils un sexe ? La scène de l’orgasme simulé a éclipsé certains détails de « Quand Harry rencontre Sally ». Billy Crystal s’enthousiasme pour un film de guerre, pendant que Meg Ryan pleure devant « Elle et lui ». À moins que ce ne soit dans cette romance chamallow, «Nuits blanches à Seattle», avec Tom Hanks ? Inclination probablement conditionnée en partie par l’éducation. Certainement pas aussi tranchée. Qu’importe : se présentant à deux au cinéma, qui n’a pas connu ces moments de dilemme ?

« Triple 9, meilleur film de braquage depuis Heat »? La comparaison du cinéaste auquel on doit « La Route » – impressionnante – adaptée du livre de Cormac McCarthy avec Michael Mann ne tient pas. Le bandeau est vendeur mais passée la première nervosité, l’œuvre de Hillcoat n’a ni la profondeur, ni la violence sourde, la douceur, la mélancolie, les interrogations existentielles, le quart de la réflexion métaphysique engagée par Mann dans le duel entre Al Pacino et Robert De Niro.
Le film a des qualités, mais pas celles-ci. Du muscle dès le départ. Crissements de pneus, guns, testostérone… Je ne déteste pas. C’est bien fait, ça démarre fort et électrise.

Michael Atwood (Chiwetel Ejiofor), flic pourri à la dégaine intègre, père d’un petit garçon métis qu’il a eu avec une Russe dont la sœur, Irina (Kate Winslet) est une figure de la mafia russo-israélienne, perpètre avec sa bande un hold-up violent. L’homme est sans doute en partie tenu par un chantage exercée par sa belle-sœur autour de l’enfant. Ses complices et lui, animés par l’appât du gain, en tout cas n’hésitent pas.
Jeffrey Allen – un Woody Harrelson inchangé, avec toujours cet éclat allumé dans le regard – est envoyé sur place. Son propre neveu, Chris (Casey Affleck) est amené à devenir le partenaire d’Atwood. Cette proximité le met en danger lorsqu’Irina intime à la bande de ripoux de braquer de nouveau un coffre : pour détourner l’attention des agents de la police du casse, les malfrats ont l’idée d’organiser un « Triple 9 », nom de code pour désigner qu’un policier a été abattu, en prenant Chris Allen pour cible.

Le scenario opte pour une débauche de tirs, d’explosifs, de doigts sectionnés. On ne s’ennuie pas, même si on n’y comprend rien, que la narration est erratique sous des dehors survoltés. Regrets éternels que disparaisse aussi vite le personnage de Russel (Norman Reedus, récemment aperçu aux côtés de Diane Kruger dans « Sky » de Fabienne Berthaud, en ranger mourant). Sa belle tête aux paupières batraciennes alourdies d’alcool, son visage crade, bouffi, fendu de son regard clair et exténué, sécrète toujours une émotion délicate.
Kate Winslet, méconnaissable en mafieuse juive des pays de l’Est est plutôt savoureuse, avec ses brushings, ses ongles nacrés vernis de plusieurs couleurs, comme ces cigarettes rose fuchsia aux filtres dorés qu’on achetait il y a quelques années à l’aéroport de Saint-Pétersbourg. Un peu au spectacle. Les lieutenants auxquels elle commande, son jeu sont plaisants pris sous l’angle caricatural – je dis cela après avoir vu passer d’innombrables mariages à la pointe de l’île Vassilievsky avec limousines de huit mètres et mariées aux robes croulant sous les perles rebrodées. Le fait de revêtir le costume ne dispense pas de doter le personnage d’une intériorité. Il y a là une sorte de parodie qui, pour virtuose et amusante qu’elle soit, demeure une parodie. Il suffit de le savoir et on peut prendre plaisir.

Restent Woody Harrelson et Casey Affleck.
Harrelson, le flic bonhomme, légèrement sur le retour, se faisant sous l’œil éberlué d’une prostituée un petit rail vite fait qui le revigore… ses morceaux de clopes pendouillant aux lèvres, sa tanière encombrée de vaisselle sale, de cadavres de bouteilles de bière… Évidemment qu’on marche, quand il se précipite ventre à terre à l’aide de son neveu ! Son personnage d’oncle aux aguets, cœur pur, cravate et chemise douteuses fonctionne, réglé comme du papier à musique.
« L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford » d’Andrew Dominik avait permis de repérer Casey Affleck il y a dix ans. Brad Pitt incarnait Jesse James. À Casey Affleck incombait le rôle du tueur pleutre, hésitant, que mènent des raisons presque moins glorieuses que celles du bandit. Entre son frère Ben et lui, ils sont doués dans la famille. L’aîné ne lui fait pas d’ombre.

Il donne au personne de Chris Allen une densité ordinaire épatante. Son jeu semble économe alors qu’il résulte d’un empilement complexe, étudié, très fin. Quand il embrasse sa femme pour lui dire au-revoir en l’appelant « Bébé », promène sur le capharnaüm de l’appartement de l’oncle Woody un regard affectueux, tolérant, discrètement navré… Ou au moment de faire équipe avec le dangereux Atwood, qui en réalité a l’intention de le descendre pour faire diversion  : Casey Affleck, dans sa manière de mâcher son chewing-gum, de balancer ses épaules en marchant, dans les œillades qu’il lance traduit la nécessité d’accorder sa confiance à son partenaire et le fait de conserver néanmoins un œil derrière la tête… Il ne paie pas de mine mais n’est pas du genre à se dégonfler. La scène où il explique sans tapage qu’il n’a pas l’intention de baisser son pantalon devant les truands fait penser à Hemingway. En avoir, ou pas ? En ce qui le concerne, c’est oui.

« Triple 9 » de John Hillcoat     

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commentaires

24 Réponses pour « Triple 9″ : viril, mais encore ?

Jibé dit: 24 mars 2016 à 13 h 10 min

« Les films ont-ils un sexe ? »

Après le cinéma de genres, voilà qu’Annelise explore le gender movies.
Grand écart et pointes, notre danseuse classique n’a pas raccroché son tutu et nous entraine dans un tourbillon cinématographique endiablé !

Polémikoeur. dit: 24 mars 2016 à 13 h 22 min

« … meilleur film de braquage »…
Classer les films par genre, sujet, bien sûr,
y ajouter une jauge de qualité, pourquoi pas,
mais le superlatif perd sa force à trop être
revendiqué. En l’occurrence, l’impression
que donne ce film est plutôt d’intégrer
une violence des plus vulgaires et de
la vulgariser encore plus.
S’il y a genre, il y a aussi sous-genre,
celui qui tire le cinéma vers « l’esthétique »
du jeu vidéo, où les effets ne visent
qu’à saturer les sens, à griller
les récepteurs d’un public
déjà mithridatisé,
le tout au détriment d’un langage qui,
sans aller jusqu’au message, parle à la tête
par le biais d’une histoire et de bribes de vie
de personnages un tant soit peu construits.
Pétaradement.

jodi dit: 24 mars 2016 à 13 h 36 min

Wouah,Hillcoat ça déménage! »La Route »,impression flippante,proche du livre.Merci pour cette chronique ,Anne-Lise.On retrouve le plaisir de lire Truffaut.I perfectly agree pour vos remarques sur Michael Mann.Le Hillcoat vaut exactement par ce que vous dites sur Winslet et Casey affleck

Annelise dit: 24 mars 2016 à 14 h 35 min

Le gender movies est une vraie question à laquelle j’espère aucun réalisateur ne se mettra en tête de répondre avec trop de systématisme, Jibé,les réponses n’étant pas forcément où on croit, ni bien sûr univoques – ou cela ouvrira la voie à bien des clientélismes. Pour ça que j’apprécie que le jeune Dolan ait envoyé paître comme il faut l’idée d’une sorte de « palme queer » le concernant. « Heat » par exemple est un film à forte tonalité virile ET féminine. Certains films d’Eastwood sous leur dehors brut sont plus féministes qu’on ne le pense (« Impitoyable » où l’ex-tueur atteint de rédemption grâce à l’amour de sa femme élève des cochons pour nourrir ses gosses, puis reprend du service afin de défendre les putains malmenées… « Bronco Billy » où après avoir clamé son refus de s’encombrer de qui que ce soit, il termine flanqué d’une tribu de bras cassés sur laquelle il veille maternellement) Je peux être extrêmement séduite par des films imprégnés de codes dits au premier chef « masculins »… la réalité ensuite est beaucoup plus mélangée. Ang Lee est-il « féminin » dès lors qu’il met l’homosexualité au centre ? Sûrement pas. En littérature, Hemingway, le tough style, la boxe, »masculins »? Pas si sûr.A l’heure où la parole se libère, il serait surtout dommage de confisquer cette libération au profit d’une récupération bas de gamme,axée sur des réflexes profondément communautaires et conditionnés, même si j’ai toujours gardé en mémoire cette remarque d’un ami, qui fut un proche de Noureev : »Dans mon enfance, le conte de fées pour moi aurait été que le Prince épouse le berger, pas la bergère ».

Jibé dit: 24 mars 2016 à 14 h 54 min

« le conte de fées pour moi aurait été que le Prince épouse le berger, pas la bergère ».

Comme dans Tangerine, Annelise !

Annelise dit: 24 mars 2016 à 15 h 54 min

Mais oui. Ou « Le Garçon d’honneur » d’Ang Lee, bien avant « Brokeback ». Ou « Rayon » (Jared Leto)dans le très justement oscarisé « Dallas buyers club » de JM Vallée, avec un McConaughey qui rafle tout. Dans « Tangerine » le personnage d’Alex, la transs, belle jonquille noire à la tête penchée par la pluie, plus fin et nuancé que celui de Sin-Dee.
Le fait que je récuse totalement la comparaison avec Michael Mann n’empêche pas de juger de belle facture le jeu d’Affleck, de W.Harrelson voire celui de Kate Winslet « à la manière de »(!)

Polémikoeur. dit: 24 mars 2016 à 17 h 44 min

Le (dans la rue), « il n’existe aucune règle »
n’aurait pas un petit cousinage à moindre échelle
avec un certain « ici, il n’y a pas pourquoi »
en vigueur dans des camps de sinistre mémoire ?
Gare à ne pas trop promouvoir la baisse du Droit
quand les barrières censées protéger les anonymes
sont déjà branlantes !
Républiquement.

Cinéfou dit: 25 mars 2016 à 10 h 47 min

Je vous trouve sévère pour ce film, de genre, certes, mais pas seulement, notamment parce qu’il montre une Amérique – c’est filmé à Atlanta, je crois – comme on la voit rarement dans ce type de polar, et parce que Hillcoat arrive à montrer de façon assez limpide les enjeux, même si au début, bien sûr, on rame un peu. Mais quelle intelligence de mise en scène et de dramaturgie!

Vébé dit: 25 mars 2016 à 11 h 57 min

Anne-Lise, vous êtes agrégée je suppose? Ou diplômée de la Fémis? Ce que j’aime chez vous, c’est qu’en dépit de ça vous n’êtes pas du tout sorbonnarde.

J’adore vos critiques magistrales. Instructives, d’une originalité et d’une liberté très agréables. Beaucoup d’humour avec soubassement en acier. Elles me font penser à l’enseignement de Jankélévitch que j’ai suivi.

Le film m’a déçue, il est très stéréotypé. Cinefou, vous trouvez la dramaturgie réussie? Vous êtes un spectateur bienveillant. Généreux dans la formulation ou kate en Cruela en bottes rouges vous a jeté un sort.

Anne-Lise nous amène à voir les belles choses qu’on peut déceler dans ce Hillcoat. Celles que vous citez en font partie mais le film pêche vraiment beaucoup par absence d’intériorité. Kate winslet porte à rire !!!

Annelise dit: 25 mars 2016 à 17 h 42 min

Rien de ça, Vébé. Je viens de la littérature. Cinéfou a raison lorsqu’elle parle de la façon qu’a Hillcoat de filmer la ville – cette urgence, ce climat de tension latente. C’est bien fait, même si James Gray à mon avis est plus « mannien » que John Hillcoat. Et Kate Winslet est définitivement trop bonne actrice pour porter à rire. Pour être allée pas mal en Russie, je peux vous affirmer que certain(e)s oligarques ressemblent assez fidèlement à sa composition, physique, notamment

Jacques Chesnel dit: 25 mars 2016 à 18 h 23 min

Vite fait, commentaire court à chronique étoffée :
Plein de poudre yeux, plein les noreilles bam bam, plein de vide, plouf
ce soir, je regarde « La nuit nous appartient »

Annelise dit: 25 mars 2016 à 21 h 06 min

Jacques Ch,Joaquin Phoenix est un acteur éclectique. Woody Allen et son homme irrationnel.Emma Stone parfaite. « Inherent vice » d’après Pynchon : Paul Thomas Anderson fascinant avec « Magnolia ». Quel Philip Seymour! Tom Cruise excellent, révélant là une capacité névrotique des plus séduisantes. James Gray ce soir, donc? Vous nous direz.

Jacques Chesnel dit: 26 mars 2016 à 11 h 35 min

J’ai donc vu We Own The Night pour la troisième fois et j’ai été encore une fois émerveillé à la fois par cette histoire entre film noir et tragédie grecque ainsi que par la mise en scène d’une grand rigueur avec ses épisodes violents et la direction d’acteurs; voilà toute la différence entre un chef d’œuvre et du baratin en images

Annelise dit: 26 mars 2016 à 17 h 14 min

Oui Jibé! C’était bien. On pense au « Quichotte » maudit de Terry Gilliam, pour d’autres raisons. Je suis ennuyée, car dans une zone où mon ordinateur ne passe pas. Seul mon téléphone, et encore. Pas pratique pour relayer.
Jacques Ch, vous avez la dent dure pour Hillcoat. Casey Affleck y est excellent, le film possède un bon rythme. En revanche d’accord avec vous pour estimer que c’est plutôt Gray à son meilleur, l’héritier de Michael Mann. Connaissez-vous ses autres œuvres ou en êtes-vous au début?(Ou bien vous lancez-vous dans une rétrospective?)

Annelise dit: 26 mars 2016 à 17 h 26 min

Parce qu’il y a deux façons : revoir le même film trois ou quatre fois d’affilée la même semaine – j’ai entendu certains cinéastes m’expliquer qu’ils faisaient ça. Ou revoir les films aimés plusieurs fois, mais à grande distance. Je mêle un peu les deux, et vous?

Jibé dit: 26 mars 2016 à 18 h 43 min

J’ai rien compris à ce film particulièrement bruyant, Anne lise !
Qui est qui ? Qui fait quoi ?
Viril et après ? Après, rien à sauver sinon le jeu des acteurs susnommés…

Annelise dit: 28 mars 2016 à 23 h 21 min

Manqué aucun depuis « Exotica », Jibé! Subtilité tragique & moiteur du scénario sur une BO de Leonard Cohen, ça marque. Nouveau billet sur « Rosalie Blum ». Je vous laisse le soin de prévenir Christiane (ou était-ce DHH?) qui le réclamait?

Annelise dit: 28 mars 2016 à 23 h 26 min

J’aime beaucoup votre « atome » Egoyan. Il n’en demande peut-être pas tant. Atom suffit. Beau lapsus calami, pour un réalisateur qui souvent va au cœur des choses et secoue pas mal

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