de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Trois souvenirs de ma jeunesse »: Desplechin rembobine

Par Sophie Avon

Arnaud Desplechin, hors compétition officielle mais à la Quinzaine des réalisateurs? Voilà bien l’ironie de la vie qui prolonge la fiction et donne à cette autobiographie réinventée, un magnifique hors champ.

C’est l’histoire d’un homme qui s’invente un double parce que la vie est romanesque pour peu qu’on s’en donne la peine. Paul Dedalus a le culot des jeunes gens, et comme ceux de la Nouvelle vague, il est désinvolte et malheureux. Né orphelin d’une certaine manière, n’aimant pas sa mère, tout comme François Truffaut ou plutôt Antoine Doinel, son avatar. En cinéaste reconnaissant, Arnaud Desplechin a lui aussi son avatar, ce Paul Dedalus justement dont il n’a pas choisi le nom par hasard et qui déjà hantait « Comment je me suis disputé ». N’étudiant pas Joyce et son « Portrait de l’artiste en jeune homme » mais l’anthropologie. Et donc s’inventant un double. Comment ? Un jour,  à l’occasion d’un voyage à Minsk, il donne son passeport à un certain Nathan, qui au fin fond d’une province russe, rêve de gagner Israël. Il lui offre l’occasion de s’appeler comme lui, de prendre son identité. Est-ce à dire qu’il aura la même vie ? La même mort ? Non bien sûr. Mais il y aura toujours cette idée d’un double flottant par-là – et en fin de compte, Dedalus finira par se demander s’il est bien l’original, s’il n’est pas une copie.

D’autant que les rivaux ne manquent pas, surtout quand on est amoureux d’une fille, Esther, qui couche volontiers avec d’autres pour ne pas être seule. Et Paul (Quentin Dolmaire, impressionnant) a beau tracer sa route, fuir une vie trop morne à Roubaix, il traverse la vie comme un acteur qui emprunte des masques, joue des personnages, mais demeure vulnérable. L’enfance, qui ouvre ce grand récit bizarre que sont ces « Trois souvenirs de ma jeunesse» a laissé un cortège d’ombres dont Arnaud Desplechin réinvente les contours, mêlant sa propre biographie à une fiction dont lui seul connaît le fil. Mais la façon dont d’entrée de jeu, il brouille les pistes et compose une narration complexe, avec un parfum d’espionnage et ce voyage à Minsk qui projette tout à coup dans le réel quelque chose comme une scène de genre, la façon dont il remonte le temps pour n’en venir au fond qu’à ce centre de gravité qu’est Esther, la façon enfin dont il refait le chemin pour découvrir, longtemps après, ce qu’il en était de ce premier amour – «  il me semble qu’Esther et moi n’avons su nous remettre d’avoir été ensemble » -  donne une idée de cette œuvre inattendue, à la fois fébrile et  tortueuse, sans mélancolie mais volontiers âpre.

Esther donc, princesse de cœur de ce récit où elle apparaît à 16 ans, auréolée d’une réputation de femme fatale, séduisant à tour de bras, disant ce qu’elle pense, ne prenant de gants avec personne, insupportable et théâtrale (Lou Roy-Lecollinet, agaçante et touchante à la fois). Cela tombe bien, Paul aime le théâtre et les approches spectaculaires. Etant faits l’un pour l’autre, ils se font du mal, du bien, jouent, se compliquent la vie. Les années passent. « Je l’ai choisie pendant six ans… » dit Paul. Ce sont des ados à qui il arrive tout et rien. Qui ressentent la passion et se gargarisent de mots, ne sachant pas encore qu’ils sont en train de façonner leur vie future, de fixer dans le marbre leur géographie sentimentale. Quoiqu’il n’y ait guère de marbre ici, seulement la matière friable et mouvante d’un cinéma qui cherche à se renouveler, à déconstruire tout en bâtissant, et qui décourage  l’analyse psychologique, comme si à chaque étape, il prenait sciemment le contrepied de la chronique, comme s’il évitait le portrait et débordait du cadre.

« Souvenirs de ma jeunesse » n’est pas le tableau d’une génération mais l’autobiographie rebelle d’un cinéaste qui veut faire exploser le cadre, pousser les murs, infiltrer la fiction et jouer des effets de distance. Desplechin est comme  un artisan dont la boite à outils est vaste et qui aime se servir de tout ce qui est à sa disposition : une voix off qui viendrait d’ailleurs, par exemple, juste après la voix off de Dedalus mûr, interprété par Mathieu Amalric. Amalric qui dit en s’allongeant avec sa compagne « je me souviens » et qui se souvient donc, avant de confier le récit à un autre. Ce sont bien les souvenirs d’un homme en jeune homme, mais le timbre hors contexte semble rappeler chaque fois, comme chez Truffaut encore, où tout à coup, le commentaire du cinéaste glaçait le cœur du spectateur, qu’il s’agit d’inventer. Comment faire triompher la fiction quand c’est la mémoire qui mène la danse ?

« Je contemple la fin de mon  enfance » dit Paul en voyant à la télé la chute du mur de Berlin. Il n’y a pas d’enfance qui ne se mesure à l’histoire de son propre monde, et le monde de Dedalus est celui de ces années-là, 1989 étant le dernier rempart avant l’âge adulte. L’histoire de l’Europe, à travers la figure d’une grande tante, Rose (Françoise Lebrun), laquelle meurt en 1987 et réapparait au cimetière, assise sur une tombe, comme s’il n’y avait rien de plus naturel que cette intrusion du rêve dans l’intimité d’un film français. Une chose est sûre, rien n’est moins naturaliste que cette autobiographie falsifiée qui sans cesse échappe aux ressorts habituels, va vers la colère, l’incongru et la programmation douloureuse d’une vie en train de se vivre. C’est la beauté du film et son étrange singularité.

« Trois souvenirs de ma jeunesse » d’Atnaud Desplechin. En salle le 20 mai. Présenté à la Quinzaine des réalisateurs, à Cannes.

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24 Réponses pour « Trois souvenirs de ma jeunesse »: Desplechin rembobine

Jacques Barozzi dit: 19 mai 2015 à 7 h 33 min

Rien sur Mad Max, Sophie, dont le dernier opus est formellement éblouissant, étourdissant, assourdissant ?!

JC..... dit: 19 mai 2015 à 10 h 02 min

Pourquoi tu ne t’y colles pas, Jacky ? Laisse reposer Sophie, tu as vu la cadence qu’elle a….

Jacques Barozzi dit: 19 mai 2015 à 10 h 26 min

Cannes, c’est 4 ou 5 films visionnés par jour, JC, mais l’on y engrange des provisions pour toute l’année à venir ! Et comme Sophie, et les critiques en général, ne parlent des films qu’au moment où ils sortent en salle… c’est le cas de Mad Max…
Les blockbusters c’est comme les MacDO, un de temps en temps, pourquoi pas ? Et celui-ci est particulièrement réussi : beau comme du Enki Bilal !

Sophie dit: 19 mai 2015 à 13 h 39 min

Oui je suis d’accord, il est très beau, ce Mad Max, mais en effet, je suis un peu beaucoup sur tous les fronts…

JC..... dit: 19 mai 2015 à 18 h 45 min

Aller farfouiller dans une petite culotte de star ? Ridicule … Seul le regard qui peut y inviter compte.

Le reste est du travail de douanier …

ueda dit: 26 mai 2015 à 16 h 55 min

Jacques Barozzi dit: 26 mai 2015 à 9 h 59 min
retour demain

A quelle heure ? Quelqu’un vient vous chercher à la gare ?

esprit pointilleux dit: 27 mai 2015 à 6 h 04 min

S’il arrivait en train il dirait « à paris » et non pas « sur paris »

Jacques Barozzi dit: 28 mai 2015 à 19 h 14 min

Très beau film, en effet, Sophie !
Bien qu’au début j’ai été gêné par la trop grande théâtralité dans le jeu des acteurs, adultes et enfants !
Puis je suis entré dans la fiction…
sur un tempo romanesque à la Truffaut, ainsi que vous le mentionnez deux fois, Sophie…
C’est un film très littéraire, au bon sens du terme…

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