de Annelise Roux

en savoir plus

La République Du Cinéma

« A trois on y va »: la vie est diabolique

Par Sophie Avon

Ils se reflètent l’un l’autre, comme un très vieux couple qui a fini par se ressembler. Quand leur amie, Mélodie répète à tour de rôle à Micha puis à Charlotte : « Ce n’est pas très adulte », ils répondent en écho : « On s’en fout d’être adultes… » Micha et Charlotte ont la même façon de parler et de penser, ils s’aiment, il n’y a pas de doute là-dessus, et pourtant, ils se trompent. La belle Charlotte aux grands yeux clairs (Sophie Verbeeck) n’a plus envie de Micha (Félix Moati), et Micha sent bien que sa compagne s’éloigne. Il patiente, que faire d’autre ? De toute façon, il sait qu’il l’aimera toujours quoiqu’il arrive.

Cela ne l’empêche pas d’être attiré par  Mélodie (Anaïs Demoustier), laquelle se laisse faire non sans scrupules. Charlotte est quand même sa meilleure amie. Sans compter qu’elle est aussi son amante… Celle qu’elle aime et avec qui elle voudrait vivre son amour au grand jour. Coucher avec Micha ne ferait que compliquer les choses. A moins que cela ne les facilite au contraire…

Voilà un canevas propice à la comédie pure. Un canevas de vaudeville où chacun serait la réplique de l’autre et où seule, la maîtresse, au centre du couple, porterait les mensonges pour trois. A trois, donc, on y va ?

Jérôme Bonnell est un cinéaste suffisamment délicat pour que son affaire ne flirte jamais avec la trivialité. Pas de cocus ici, ni de désirs bas, mais des jeunes gens pleins d’amour qui détestent se mentir et s’arrangent comme ils peuvent des assauts de leur cœur. « C’est la vie qui est diabolique » rétorque Mélodie qui court tout le temps. Elle est avocate, défend de pauvres types pitoyables et hante à 200 à l’heure le tribunal de Lille. Débordée, amoureuse et malheureuse. Peut-on aimer à ce degré de désir deux personnes à la fois ?

Il semblerait que oui. La preuve. Mélodie est submergée, toujours sur la brèche, brûlant son énergie et se consumant en remords. C’est une jeune femme intense que Jérôme Bonnell place dans les situations les plus loufoques. Quand les cœurs s’emballent, ce sont les corps qu’il s’agit de filmer. Ils s’étreignent, se fuient, se retrouvent en situations périlleuses mais savent très bien ce qu’il leur faut et n’ont de cesse de l’obtenir : une harmonie que le titre, ne jouant sur aucun suspense, dévoile clairement. Mais pour y arriver, que de chicanes et de détours ! Que de boulot d’aimer un couple !

Il semble qu’au fil du temps, le cinéma gracieux de Jérôme Bonnell aille de plus en plus vers la fantaisie. Du « Chignon d’Olga » au « Temps de l’aventure », il a étiré sa mélancolie et s’est peu à peu délié comme si la vie sentimentale, dans ce qu’elle avait d’essentiel, réclamait l’allègement du romanesque pour survivre. Dans « A trois on y va », l’ironie du hasard, la vitalité des personnages – même lorsqu’ils sont tristes –, la fluidité du récit façonnent une œuvre gaie dont la langueur reste en sourdine. Elle se réserve pour plus tard, donne ce qu’il faut d’ombre au tableau mais se tient tranquille. En filigrane, elle nourrit la mécanique sans jamais tricher sur leur vérité, donnant au contraire une grande profondeur aux situations les plus invraisemblables.

Ce mélange d’espièglerie et de densité fait de Jérôme Bonnell un cinéaste précieux dont le  goût pour l’aventure conduit à cette vérité rohmérienne : on ne voit jamais ce qu’on a sous les yeux. C’est l’un des grands plaisirs de ce film : ce que  les personnages ignorent, le spectateur le sait déjà et jubile d’en voir l’accomplissement.

« A trois on y va » de Jérôme Bonnell. Sortie le 25 mars.

Cette entrée a été publiée dans Films.

3

commentaires

3 Réponses pour « A trois on y va »: la vie est diabolique

john dit: 25 mars 2015 à 20 h 31 min

En effet beaucoup aimé ce film plein de fraîcheur, de marivaudage, d’Anaïs Demoustier, formidable. Une réserve toutefois: la toute fin un peu déconcertante et pour le coup qui prend le contre-pied conformiste et hétéro-normé de ce qui précède.

Jacques Barozzi dit: 26 mars 2015 à 19 h 30 min

Oui, la fin est un peu « moralisante » : finie la comédie, on passe de trois à deux et deux de sexe opposé !
A part cette fausse note finale, Jérôme Bonnell a concocté un film sensible et subtil, comme le dit si bien Sophie.
Belle prestation d’Anaïs Demoustier, en effet john, et quelle santé, il y a plus de baisers échangés que de dialogues et beaucoup de tripotage par dessus tout cela !

xlew.m dit: 27 mars 2015 à 12 h 18 min

Troisième commentateur, j’ai l’impression d’avoir un chandelier à la main, les lunettes du Régent dans l’autre et la robe de madame la marquise de Parabère sur la dernière tendue. Comme dans le film de Berty de 1975.
De belles effusions de dialogues à court de salive interrompus, continués dans les baisers, dans ce film. L’impression de revoir le sourire de Christine Pascal par instants.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>