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La République Du Cinéma

Tsaï Ming Liang, vie de chiens à Taipei

Par Sophie Avon

Les chiens errants, ce sont ceux que nourrit cette femme qui va le long des berges et à travers des ruines de béton. Ce sont ces hommes aussi, à moitié clochardisés, qui pour survivre tiennent des pancartes à longueur de jour contre une modeste paie. Dans le vent, sous la pluie, couverts de leur k-way jaunes ou bleus, ils bravent les éléments, demeurent immobiles aux carrefours, grappe humaine qui semble manifester contre le vide de l’existence et dont les panneaux sont des publicités immobilières.

Dans le monde du taiwanais Tsaï Ming Liang, il faut se méfier des apparences, elles recèlent de multiples sens. Nous sommes en pays contemplatif, il faut regarder avec attention et comprendre par-delà ce qui est rationnel. Accepter par exemple qu’un même personnage puisse être incarné par trois actrices différentes. Après tout, Bunuel l’avait bien fait dans « Cet obscur objet du désir ». Admettre que ces longs plans fixes ne sont pas là pour tester notre patience mais pour nous faire voir autrement qu’avec les yeux.

Le premier plan dure au moins 8 minutes. Une femme se brosse les cheveux en regardant ses enfants dormir. Les murs de sa chambre ressemblent à des remparts de cendres, ils sont noirs et gris, mangés par le salpêtre, lézardés par l’abandon. On saura à la fin que l’eau les a abîmés et qu’ils se sont mis à pleurer…

Le deuxième plan du film est dehors, dans la lumineuse forêt qui borde la ville, où ces mêmes enfants, elle en anorak rose lui en bleu, marchent entre les racines et les feuillages. Eux aussi sont des chiens errants, qui déambulent en attendant la nuit, mangent sur un bord d’une passerelle, au-dessus d’une entrée de parking, jouent au supermarché ou se lavent dans des latrines publiques. Le père, lui, tient sa pancarte et le soir, donne sa paie à son fils aîné. La fillette décide d’acheter un chou. Puis de dormir avec sur ce large matelas où père et enfants s’endorment côte à côte. La mère ? Elle est là, errant elle aussi, veillant de loin sur ces enfants qui ne sont plus avec elle.

Au supermarché, elle surveille la marchandise des congélateurs. Tsai Ming Liang en fait des plans à tomber de beauté. Filmant en contre pongée, sous le couvercle transparent des frigos, saisissant par en dessous les visages de ces gens qui habitent son film. Tout est reflet dans ce supermarché où la fillette se lave les cheveux dans les toilettes. Tout est reflet et l’abondance de nourriture est un leurre, même si on mange beaucoup et souvent dans « les Chiens errants ». On n’est pas riche pour autant. C’est connu, ce sont les pauvres qui se jettent sur la nourriture. Comme le père mélancolique qui regarde les voitures passer ou le fleuve couler ou la barque échouée dans une niche de verdure.  L’eau est omniprésente, pluie ou rivière, comme si la terre n’existait qu’à proportion de ce qui peut l’ensevelir. Terre et eau mêlés comme le rêve et la réalité.

Inutile d’attendre des personnages qu’ils parlent. Ils se taisent pour agir, leur corps dictant la loi de la survie. Manger, se laver, dormir, tenir. Seuls les enfants se chuchotent des mots et rigolent.

Père et mère, eux, n’ont plus rien à se dire visiblement. Séparés, voire en guerre. On ne sait rien avec certitude sinon que la modernité a produit du malheur. Dans un immeuble abandonné, au pied duquel les chiens affamés attendent qu’on les nourrisse, la mère monte les étages et arpente un long couloir jonché de pierres cassées. Dans une pièce vaste aux fenêtres percées donnant sur des arbres, elle contemple une fresque qui semble reproduire la désolation du lieu : sauf que s’y dessinent des montagnes et le ciel. Mais au sol, pierres et cailloux pourraient être ceux de cet étage déserté. Elle regarde interminablement, comme pour absorber l’espace, faire sien le paysage, oublier qui elle est.

De l’autre côté du miroir, la ville vibrionne, vrombit. La bande son est une extraordinaire partition de klaxons, sirènes, alarmes en tous genres, le tout tamisé par la solitude des êtres. La ville grandit, enfante et digère les chantiers et le vacarme de la circulation. On y revient : la modernité n’accouche que d’un bruit de fond et de constructions sans durée. Dans ce désordre de pierre et d’eau, père et enfants n’ont pas de maison. Celle qu’ils avaient quand leur mère était là, celle qui a les murs noirs et délabrés, appartient au passé. On peut comprendre le récit ainsi. On peut aussi y voir un conte métaphorique aux interprétations multiples, une fable d’aujourd’hui aux confins du réel. Le cinéma taiwanais n’a pas peur de défier les logiques narratives, de proposer des plans sans fin et de bâtir, en tableaux successifs, des œuvres étonnantes. Celle-ci est de toute beauté.

    »Les chiens errants » de Tsia Ming Liang. Sortie le 12 mars.

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commentaires

4 Réponses pour Tsaï Ming Liang, vie de chiens à Taipei

puck dit: 10 mars 2014 à 18 h 27 min

bonjour !
voilà donc un film grave présenté gravement…
ce n’est pas le Grand Budapest, malheureusement ce c’est pas Wes Anderson qui a fait ce film.
car Monsieur Anderson lui il fait des films burlesques ! parce que le destin de Stzefan Zweig est un destin burlesque, le destin de la Mitteleuropa est aussi un destin burlesque..
alors que le destin des taïwanais lui il est tragique et donc il est représenté sous sa forme tragique.
comme le destin transcendant d’Ida.
Zweig lui ne mérite qu’une chose : le burlesque, tant pis pour lui.

quel malheur que Wes Anderson ne fasse pas plus de films de films sur les destins tragiques en les rendant burlesques puisqu’il semble que désormais, dans notre monde, seul le burlesque et la crème à la chantilly aient un avenir.
à moins bien sûr que les taïwanais n’aiment pas la crème à la chantilly….!

Jacques Barozzi dit: 13 mars 2014 à 21 h 13 min

C’est tout de même un peu chiant, Sophie !
Fallait-il le laisser bouffer le choux cru, durant au moins huit minutes chrono ?

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