de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Un conte sans essor

Par Sophie Avon

Depuis le temps que les Jaoui/Bacri écrivent ensemble, oscultant la société et la nature humaine, ils ont fait le tour de bien des maux contemporains. A leur manière, légère, musicale, cocasse.  Cette fois, c’est sur le conte et les croyances qu’ils remettent l’ouvrage, ludique mais réfléchi - un peu trop sans doute pour dépasser la thèse, se défaire d’un cadre trop rigoureux. Leur aîné, maître ou modèle - quoiqu’ils n’aient jamais eu à le dire -, leur aîné donc, Alain Resnais, déclare volontiers qu’il tourne pour voir comment cela va tourner. Pas eux. Pas Agnès Jaoui qui filme pour mettre noir sur blanc ce qu’elle observe, ni Jean-Pierre Bacri, qui écrit et joue pour dire ce qui l’affecte ou l’amuse dans notre monde tel qu’il va.

« Au bout du conte » est donc une oeuvre minutieusement composée, pensée, jouée, mise en scène. Beau générique, tableaux vivants qui se modifient en ponctuant les séquences, omniprésence de la forêt qui, conte oblige, égare les passagers, les touristes et les personnages (c’est pareil) et placent devant des jeunes filles audacieuses de grands méchants loups prêts à les croquer. Elles ne demandent que ça bien sûr, comme Laura (Agathe Bonitzer) qui croisant Maxime (Benjamin Biolay) peut dire adieu à ses rêves de petite fille. C’est d’ailleurs ainsi que s’ouvre le film: Laura raconte à sa tante Marianne (Agnès Jaoui) qu’elle a rêve d’un hypogriffe et de l’annonce de son futur amour.

Superstition pour superstition, autant se fier aux songes: quand Sandro (Arthur Dupont) lui apparaît un beau soir dans la même position que l’homme de son rêve, elle se jette dans ses bras, le séduit, l’aime, l’adore, et veut l’épouser. Il veut bien aussi, victime à son tour de cette sorcellerie, ignorant du coeur des jeunes filles qui s’entiche trop vite pour être honnête. Sandro est musicien. Il suffira de peu pour que Maxime, le méchant loup sus-cité, lui fasse miroiter le succès. Tant pis s’il faut payer au prix de son âme.  En l’occurrence, on n’est pas dans « Phantom of the paradise » mais il n’empêche, les personnages de « Au bout du conte », bien qu’un peu perdus et démunis devant la vie, sont prêts à perdre beaucoup: leur âme, leur coeur, leurs illusions.

Même Pierre (Jean-Pierre Bacri), modeste responsable d’une auto école, a plus qu’il ne croit à perdre, lui qui vient d’enterrer son père tandis qu’on lui prédisait la date de sa mort prochaine. Il a beau être matérialiste, rétif à toute forme de pensée magique, il est troublé par cette date annoncée de façon si péremptoire. Et puis que sait-on des sorcières et des maléfices qui empoisonnent la réalité?

Il y a dans ce film jouant sans cesse avec les conventions du conte, un terrain de jeu où les personnages en se multipliant augmentent la fiction et proposent de jolis moments. Mais rien de collectif ni de solide, rien d’explosif ou d’ample, que des vignettes, des instants, des petites choses bien vues mais isolées, comme si la faillite des utopies communes, le deuil des grandes espérances et la morosité ambiante avaient contaminé le récit, coupé ses ailes et malgré sa forme chorale, retréci son amplitude. Comme si le constat de solitude et de crédulité naïve se retournait contre l’intrigue et lui jetait un mauvais sort. Il faut le voir pour le croire.

 

 

 

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