de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence »: déjà morts

Par Sophie Avon

Qu’on soit ou non familier de l’univers de Roy Andersson, une chose est sûre : en un plan, on est de plain pied dans son film. Cadres fixes, personnages blafards, musique sautillante, et la solitude, la vieillesse, la condition humaine comme autant de réservoirs à rire. Dans la veine des deux précédents volets de la trilogie, le film recense nos démons, nous oblige à les regarder et nous fait sourire des pires horreurs à travers une succession de vignettes hors temps, hors frontières et loin de tout naturalisme. Roy Andersson a une  façon très singulière de mettre en scène son humanité : des vieux à la dérive, des jeunes gens perdus, des serveuses qui chantent, des clowns qui ressemblent à des croque morts, un capitaine de ferry transformé en coiffeur ou une danseuse de flamenco dont le désir impérieux mène la danse. Tous transis, sidérés par la tragédie de vivre, ressassant leur douleur d’appartenir à une espèce menacée et menaçante, comme dans les œuvres d’Otto Dix où la monstruosité réclame qu’on la regarde. D’où vient que cet enchaînement de tableaux qui sont autant de scènes d’effondrement composent cette farce noire, hilarante et terrible ? Du décalage bien sûr entre la réalité et sa représentation, renvoyée dans une dimension à la fois familière, symbolique et loufoque.

Dans une ville de carton pâte, dans des cafés vétustes, le long d’avenues moroses ou dans des boutiques sans vie, deux amis, Sam et Jonathan (Nils Westblom et Holger Andersson) traînent leur valise de farces et attrapes avec des mines sinistres.  Ils traversent ce pays sans âge, figé sur un parfum des années 50, ce pays réinventé où s’invite le roi Charles XII, et le soir, n’ayant rien vendu ni distrait personne, rentrent chez eux, un asile de laissés pour compte où Jonathan écoute une ritournelle qui lui fend le coeur.

La dramaturgie avance en douce, sans souci narratif mais semant des résonnances entre les plans, mêlant les moments triviaux et les trouvailles cruelles, épinglant les regards, ceux des personnages qui s’observent mutuellement et les nôtres, fascinés par ces êtres torturés et infiniment vulnérables. Pendant ce temps, la musique continue de répandre son assassine mélodie de manège, et ici ou là, une femme de ménage, un grand ponte ou une laborantine lâchent au téléphone la même phrase : « je suis heureux que tu ailles mieux », la répétant au besoin comme si un Dieu un peu dur d’oreille était à l’autre bout du fil.

Le monde de Roy Andersson est gouverné par l’idée d’une autorité invisible, d’une surveillance impalpable face à laquelle des morts-vivants semblent attendre d’être empaillés, prisonniers d’un zoo dont ils seraient tout à la fois les proies et les prédateurs. Sam et Jonathan, eux, mettent des dents de vampires, enfilent des masques d’édentés, sortent des sacs à rire ; d’autres dansent pour se faire aimer et se souviennent d’époques anciennes où pour boire gratis, il fallait embrasser la serveuse.  Mais que dire de cette citerne musicale où des esclaves noirs s’entassent pour être brûlés par des colonialistes britanniques, sous l’œil de vieillards en tenue de soirée, buvant une coupe de champagne ?

« Je pensais à un truc horrible et j’en étais » dit au plan suivant Jonathan à Sam qui l’interroge : « Un cauchemar ? ».  « C’est ce que je n’arrive pas à savoir, ça paraissait tellement réel » réplique Jonathan.

« Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence » est de cet ordre: l’émanation d’un rêve qui est pourtant réel. Il a reçu le lion d’or à Venise.

« Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence » de Roy Andersson. Sortie le 29 avril.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

3 Réponses pour « Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence »: déjà morts

JC...... dit: 29 avril 2015 à 19 h 20 min

J’ai beaucoup d’admiration, Sophie, pour votre dévouement à la cause de l’image animée.

Deviendrai-je tolérant !?
… Intolérable …

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