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La République Du Cinéma

Romain Duris et Anaïs Demoustier, partenaires mélancoliques

Par Sophie Avon

C’est une belle jeune femme aux lèvres peintes. On la prépare, on la maquille, on l’habille d’une robe de mariée. Mais la mise en scène est un leurre et en guise de mariage, ce sont des funérailles. Tout le film de François Ozon est à l’image de cette première séquence filmée avec une douceur proche du recueillement. Reste que si les habits de noces peuvent être ceux du deuil et inversement, les apparences n’en sont pas moins des avant-postes de ce que nous sommes. Au plus profond. Encore faut-il en accepter l’augure.

Adaptée d’une nouvelle de Ruth Rendell, « Une nouvelle amie » est un vertige. D’ailleurs, on s’y croirait chez Todd Haynes, dans ces quartiers de la banlieue américaine où l’automne crache ses derniers feux dans une lumière de conte de fées.

Le fait est que Laura (Isild Le Besco) est morte, laissant une petite fille de quelques semaines, un mari effondré, David (Romain Duris) et une amie accablée, Claire (Anaïs Demoustier).  Entre Laura et Claire, c’était à la vie à la mort. Rien ne pouvait séparer les deux amies dont le pacte d’affection éternelle avait été scellé à l’âge de 7 ans. Dans l’église où Claire a pris la parole, elle rappelle ce qu’était leur complicité. François Ozon n’hésite pas à convoquer des flash backs pour illustrer le discours. Et davantage : Claire n’éprouvait-elle pas une attirance non avouée pour Laura ?

Du moins avait-elle promis de s’occuper de sa petite fille et de David.  Le serment a valeur de programme pour une intrigue complexe dont on s’en voudrait de révéler le détail. Disons que cette disparition est l’entrée en matière d’un mélo qui a parfois des allures de fantaisie et dont François Ozon tire une émotion insoupçonnable.

Laura morte, David doit bien se débrouiller avec son bébé, avec l’absence, avec le manque. Et ce qui manque, c’est bien sûr celle qu’il aimait, ce fantôme qui le hante et que tout naturellement, il doit remplacer auprès de son enfant, et c’est aussi la part secrète qui loge en lui, ce qu’il a de plus refoulé et que le choc a révélé.  Claire aussi a vécu ce choc. Ils sont unis par ce deuil, partenaires mélancoliques d’une tragédie qui les ampute et dont ils cherchent désespérément à se guérir. Pour se faire, il va falloir que Claire découvre le secret de David. De l’ histoire d’un travestissement, Ozon fait une grande aventure intime et nécessaire, plongeant dans la complexité d’une situation et de personnages dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils sont inattendus.

C’est toute la puissance du film que de tenir sur le fil d’une intrigue à la fois étrange et poignante, toute en précaution et en suspense, toujours juste quoiqu’à peine décalée et relevant de la fable davantage que du conte naturaliste. La façon dont François Ozon regarde ses protagonistes principaux  mais aussi les plus secondaires – le mari de Claire, Gilles (Raphaël Personnaz), lequel dans son innocence pourrait facilement paraître le dindon de la farce, ou les beaux-parents, catholiques et bourgeois et cependant, jamais idiots ou aveugles -, la façon dont il installe ses lignes, dont il montre l’amour à travers la douceur des gestes, dont il révèle ses personnages dans leur singularité, procédant à des habillages filmés comme des épiphanies et des révélations montrées comme des coups de foudre, contribue à faire d’ « Une nouvelle amie » une œuvre à triple fond, ample et ambitieuse tout en restant dans une sorte de déroulement modeste. De la confusion des esprits et des corps, Ozon tire un formidable échiquier des sentiments et du manque enfin réparé.

« Une nouvelle amie » de François Ozon. Sortie le 5 novembre.

 

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8 Réponses pour Romain Duris et Anaïs Demoustier, partenaires mélancoliques

Milena et Dora dit: 4 novembre 2014 à 10 h 33 min

on attend avec impatience le commentaire désagréable de JC sur un film qu’il n’ira pas voir
(soutien « aux poupées négroïdes »)

Sophie dit: 4 novembre 2014 à 14 h 30 min

Milena et Dora, ce serait bien d’arrêter les attaques. Michel a raison, c’est déplaisant à la longue, ces règlements de compte qui excluent les lecteurs. Si on pouvait s’en tenir à des commentaires constructifs…

Ravalec dit: 4 novembre 2014 à 17 h 28 min

J’ai toujours évité d’écrire sur cette page tant je trouvais de haine et de ressentiments.
Aujourd’hui je veux dire que Sophie M’a donné envie de voir ce film. Je l’en remercie .

xlew.m dit: 4 novembre 2014 à 19 h 50 min

J’ai écouté Ozon ce matin sur France-Musique. Il a taclé un peu haut, pas à la gorge mais il m’a semblé sentir la rotule tressauter sur son axe, François Truffaut, (un de plus, c’est la mode chez les cinéastes en ce moment), disant préférer Chabrol (qui lui aussi adapta la jeune Rendell avec « La Cérémonie », si mes souvenirs sont exacts), plus personne en France ne veut s’habiller « en Truffaut » (par peur du déguisement peut-être, ou du ridicule, c’est vrai que c’est de la grande mesure, on croit s’acheter un costume de prêt-porter un peu snob et faire une bonne affaire et puis on se retrouve à flotter dedans comme si on avait enfilé l’un de ceux de Hitccock, genre bonnets H à armatures, etc., on a plus les bons gestes qui vont avec), on donne plus dans le petit blouson et la casquette à la Rohmer ou l’imper mastic à la Chabrol, c’est plus seyant dans le sérieux, on est pas moins vieux quand on a 77 ans, ça fait plus FEMIS-monde en tout cas. Oui, je disais que tout le monde partage l’envie de porter des bas nylons comme Philippe Djian ou, plus modestement, un M.P. conservateur de la chambre des Communes du bon vieux temps, Romain/David/Virginia n’a pas le monopole du coeur-croisé, désolé François. Romain est bluffant, certo, malgré son fabuleux prognatisme, légèrement hyperboréen dans la masculinité (c’est un vrai dentu, lui), on y croit.
Tous les acteurs sont bien dans leurs Personnaz, Sophie a raison de le souligner, Ozon aime les comédiens, c’est très sensible, cela se remarque à l’écran.
Dans son entretien à la radio publique il dit aussi qu’il mettait un point d’honneur à faire le cadre, à ne jamais déléguer cette partie du tournage, (« comme Mocky et Lelouche » ajouta-t-il avec un blink de neuil dans la voix), si c’est vraiment le cas, je trouve qu’il est très fort, parce que d’après la bande annonce, ce n’est plus du tout à du Chabrol que l’on pense mais bien plus à du Brian de Palma (les mouvements de caméra de la scène d’ouverture, de celle du cimetière — Jacques Barozzi va adorer).
J’étais de passage à Toronto début septembre, bloqué par la neige (- 17 ° en une nuit), toutes les femmes et tous les hommes en tongs la veille étaient en moonboots douze heures plus tard, impossible de distinguer les caribous femelles des élans mâles dans les rues…, un cauchemar, je n’avais qu’une seule envie : me plonger dans un bon vieux bain de langue de la belle province, dans le film de Nolan par exemple (parce que le film d’Ozon n’était en affiche que sur les murs du bâtiment du TIFF, exposées en vue d’un « gala de présentation », comme ils disent là-bas, j’avais oublié mon carton, je ne me voyais pas quémander, faire mon Charlot les yeux humides), j’avais froid aux pieds, ma blonde était loin, je me sentais comme le Llewlyn Davies des frères Cohen à Chicago cherchant à manger son chat froid à défaut d’un chien chaud, les mitaines crochetées par de petits glaçons vicieux).
Dans les films d’Ozon, les dialogues sont souvent aux petits oignons, tout comme la musique, Sophie n’en parle pas mais, toujours dans l’entretien radiodiffusé, Ozon affirme l’avoir traitée tout spécialement (Ph. Rombi en a pondu une sirupeuse à souhait, pour la bonne cause).
J’avais adoré voir « Jeune et Jolie », les dialogues, les scènes qui mêlaient réel et onirique (vers la fin, Ch. Rampling est magnifique), le boulot du chef-op, P. Marti, tout ça.
J’ai vu dernièrement le film de Sisbane, « Félix et les loups », certaines images me paraissent pleinement ‘raccord’ avec l’Ozon dernier. Serait-on définitivement sorti des chabroleries avec ses deux films ? Si tel est le cas, je remets mes gants et j’applaudis à l’ancienne, clap, clap, en douceur, tout étant dans le geste. Bonsoir ma Sophie (c’est une expression canadienne, ne vous alarmez pas.)

Jacques Chesnel dit: 5 novembre 2014 à 18 h 28 min

A part « Sous le sable » et « Swimming pool », je n’étais pas très emballé par Ozon, mais là, je trouve celui-là excellent, sur le trouble et l’identité; quant à Anaïs Demoustier, elle est parfaite, une fois de plus

Jacques Barozzi dit: 5 novembre 2014 à 21 h 28 min

Oui, c’est un très bon Ozon, sinon le meilleur : du Almodovar en plus subtil !
Romain/David/Virginia, trois pour le prix d’un mais trois fois plus remarquable ! Avec lui on est en plein Douglas Sirck.
En face, la petite Demoustier est tout aussi remarquable : elle à mis le doigt dans l’engrenage et va changer de nature à son tour.
Peu importe, les enfants sont heureux !
Les grands parents, catholiques intégristes, hilarante Aurore Clément, sont un peu dépassés…

Jacques Barozzi dit: 8 novembre 2014 à 8 h 57 min

J’ai vu le remarquable « A Girl at My Door », le film coréen de July Jung, qui fait paraître, par comparaison, celui d’Ozon un peu léger et anecdotique !
Et aussi, dans le genre violent, « Lost paradise », qui se passe dans la Colombie sanglante de Pablo Escobar. C’est autre chose !

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