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La République Du Cinéma

Valeria Bruni Tedeschi, l’amour en fuite

Par Sophie Avon

Ce n’est pas un château en Espagne, mais un château de sable. Bien bâti pourtant, joli castel italien où la famille Rossi Lévi vivait dans l’opulence du temps où son patriarche dirigeait la Sogat. Or, les temps ont changé et il faut faire musée à défaut de vendre. Brader la maison et les souvenirs. Le passé et les murs, la toile de Bruegel et la mémoire familiale.

On s’amuse encore beaucoup chez les Rossi Lévi, mais c’est la débâcle. On a le fou rire assez souvent sans doute parce que le rire est une façon de désespoir. Entre nervosité et névrose, élégance et contentement de soi. La maison chute mais on sait se tenir. Même Ludovic, le frère (Filippo Timi) qui est en train de mourir, à l’élégance de rigoler. D’ailleurs, la mère Marisa fait comme si elle ne savait pas que son fils avait le sida, elle lui trouve même bonne mine quand il s’éteint à petit feu. Et Louise, la sœur unique, flamme centrale et vacillante de ce film lui-même vacillant, plaisante avec son frère qui va mourir parce qu’il n’y a rien d’autre à faire quand tout s’en va. Ils jouent la comédie de Barbe-bleue et de l’amour. Après tout, on doit tous mourir, n’est-ce pas ?

A la vérité, Louise ne fait pas que rire, elle essaie de mettre de l’ordre dans sa descendance et dans sa vie en ayant un enfant et en aimant Nathan (Philippe Garrel). De la mise en ordre à la mise en scène, il n’y a qu’un pas que Valeria Bruni Tedeschi qui joue le rôle de Louise, franchit aisément. Offrant à sa propre mère le personnage de Marisa et filmant l’agonie de Ludovic qui fut aussi celle de son frère à qui le film est dédié. La seule absente est l’autre sœur, Carla, mais c’est une autre histoire.

Donc, Valeria/Louise a un scenario tout écrit qu’il lui suffit de mettre en forme. Ce n’est pas la première fois que la cinéaste réalise des fictions qui sont étroitement liées à sa propre vie et c’est même l’un des charmes de son œuvre que de partir de l’intime et d’une réalité brute pour aller vers la transcendance de la création. D’où vient que les scènes échouent à prendre vie chaque fois que le burlesque s’en mêle ? Valeria, actrice loufoque par excellence, mettant à profit ses maladresses pour faire rire à ses dépens, ne parvient jamais à faire sourire, même quand elle bafouille, s’accroupit, et fait la godiche qu’elle est sans l’être tout à fait. Pourtant, elle se donne du mal. Courtisée par Nathan qu’elle repousse avant de succomber, elle fait une fécondation in vitro, distribue la soupe populaire et se fait engueuler par une pauvre. Mais quoique toujours sur le fil, en équilibre entre l’impatience de vivre et la peur de voir le temps passer, entre fébrilité et embarras, elle ne parvient pas à nouer un attachement plus profond avec son personnage, et ce faisant, tombe dans une irrésolution sans grand intérêt.

Le film suit les saisons, va de l’hiver à l’été où le frère, on le suppose, va mourir. La cinéaste ne veut pas faire pleurer, elle veut juste montrer l’adieu d’un homme encore jeune à une vie qui lui promettait le bonheur. Elle filme donc Ludovic dans le plein froid de Castagnetto,  faisant semblant de jouer au tennis sur le terrain recouvert de neige. Ce devrait être bouleversant or on ne voit qu’un homme manipulant une raquette fictive. Le miracle n’a pas lieu et d’ailleurs, les miracles se dissipent tous dans ce film qui passe tout près de la mélancolie et de l’émotion mais sombre dans un peu trop de complaisance pour être vraiment beau – exception faite de la dernière scène, magnifique.

Les miracles ne marchent pas, donc, et Dieu sait s’ils sont convoqués…  Louise passe son temps dans les monastères et dans les églises, va jusqu’à poser ses fesses sur un siège sacré garantissant la fertilité – mais elle a beau faire, le ciel reste vide comme dit la mère qui décide de ne plus prier. Le rapport à la foi est ici survolé, comme une caractéristique pittoresque des personnages. D’ailleurs, il va de soi que Dieu n’existe pas, sinon à travers la beauté de ses représentations, sculptures, tableaux, psaumes.

A l’autre bout du spectre, il y a Serge, l’ami de la famille devenu alcoolique et joué avec entrain par un Xavier Beauvois ne masquant rien de ses propres faiblesses éthyliques. Serge est comme un odieux dérivatif, une sorte de mauvaise conscience revenue hanter le clan qui fait naufrage. Il considérait que ces gens-là étaient les siens, sa propre famille, mais il va obsessionnellement de la sœur au frère en passant par la mère, les persécutant et se détruisant toujours plus, si bien qu’il est rejeté : ça devrait être triste, entre rire et larmes, gloire et chute, jeunesse et spectres - ce n’est qu’inutile et quand Serge, dans l’église, prend la parole en interrompant le discours attendu du prêtre, l’intervention sonne faux.

Il y a au fond quelque chose de très fabriqué dans ce roman familial sur le déclassement, la mort d’un frère et la course à l’amour, comme si pour cette fois, la familiarité avec l’histoire avait été un frein au lieu d’être un secours. Comme si piégée par sa propre biographie, Valeria Bruni Tedeschi avait cherché à explorer d’autres terrains qui finalement se dérobent. A l’instar de la veine sociale sur laquelle elle se risque tout en restant sur un versant de pure comédie.

Le majordome est un homme patient et discret – comment pourrait-il en être autrement ? – et Louise s’intéresse à lui de très loin, égocentrique même lorsqu’elle fait l’effort d’aller vers ce qui n’est pas sa vie. Mais au final, c’est sa douleur qui compte et les petites gens ne sont bons qu’à médire dans la cuisine le jour de l’enterrement.

Seule épargnée, n’appartenant à aucun clan, ni à celui des riches ni à celui des pauvres, exclusivement du côté de l’amour : Jeanne, l’amie de Ludovic (Céline Sallette) traverse le film anéantie par la douleur et assiste, blême et mutique, à la décadence de ce monde qui lui paraît obscène parce que les vivants semblent obscènes quand ceux qu’on aime meurent. Louis Garrel, lui, fait du Garrel étant là pour ça, amant désinvolte et plus jeune pour qui tout est à la fois plus compliqué et plus léger. Incapable de se supporter dans la robe d’une femme – au fait, ne devait-il pas tourner dans « Laurence anyways » de Xavier Dolan auquel il a finalement renoncé au bénéfice de Melvil Poupaud ?-, refusant d’être père mais furieusement jaloux de son propre père (André Wilms), amoureux déterminé mais compagnon pusillanime, acteur enfin et fils de cinéaste, héritier d’une famille où la vie et les films se confondent. Rien n’est plus beau parfois que cette confusion. Et rien n’est plus difficile à rendre universel.

« Un château en Italie » de Valeria Bruni Tedeschi. Sortie le 30 octobre.

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commentaires

9 Réponses pour Valeria Bruni Tedeschi, l’amour en fuite

J.Ch. dit: 28 octobre 2013 à 12 h 30 min

peut-on parfois réduire le cinéma aux acteurs ? ainsi je n’irai pas voir ce film car je ne supporte pas Valérie BT sna savoir vraiment pourquoi (?) et encore moins Louis Garrel avec son éternelle expression figée de dédain affiché qui ne se prend pas pour n’importe quid. alors, Sophie ?

Polémikoeur. dit: 28 octobre 2013 à 13 h 05 min

Dans l’hebdo emplumé du mercredi,
il y a la rubrique des « films
qu’on peut ne pas voir »…
Mais pourquoi diable
y penser maintenant,
contagion de la fuite ?
Abstentivement.

JC..... dit: 28 octobre 2013 à 14 h 33 min

Branlette cinématographique de gens riches qui feignent de connaitre en filmant une fiction, la réalité des gens pauvres….

Pourriture noble ….

Un film traduisant par ce qui en est dit par Sophie, son inanité … ce qu’il y a de pire dans la grandeur et la décadence des Romains, comme disait l’autre.

FAUSSAIRES ! Foutaises…
Détestable branlette !

xlew.m dit: 28 octobre 2013 à 15 h 14 min

On peut dire et penser tout ce qu’on veut sur Valeria Bruni Tedeschi mais il sera difficile de ne pas lui accorder une réflexion sincère sur son métier. Elle fait montre de très peu de boniments dans les conversations propres au « service après-vente » (l’expression préférée, bien que légèrement fâcheuse, d’une célèbre actrice) qui précèdent la sortie d’un film. Dernièrement, dans un journal italien, elle a parlé avec plutôt pas mal de conviction des sentiments mêlés que fait naître chez elle l’interaction actrice-réalisatrice…C’est, je crois, à partir de ce genre d’introspection qu’elle est à même de proposer des films qui surfent sur l’idée de l’autofiction sans jamais s’y couler entièrement puis y faire sombrer une histoire corps et âme (avec le danger, supplémentaire pour les spectateurs, d’une glissade sur le rail de l’ennui ou de l’inattention.) Son film qui a beau être semé des petites pierres d’un très ancien chemin autobiographique (son père Alberto mit sa famille à l’abri de BR alors que les enfants étaient tous très jeunes), parlera à tous les amoureux de l’Italie d’aujourd’hui, c’est si rare les cinéastes qui prennent la peine de faire « sonner » (le père de Valeria était compositeur) les paysages en harmonie avec la complexité psychologique des personnages. Par exemple, à la vision de la bande-annonce, on peut capturer la vue rapide d’une route piémontaise sous la neige, et ça m’a l’air très beau. Le château dont il question (celui de Castagneto Po, avec un seul « t », je pense), appelé aussi la « villa Ceriana », fut décoré par les grands artistes Gonin et Sereno. Les peintres du dix-neuvième siècle savaient comme personne nous livrer des « études de neige » dans leurs tableaux, je crois qu’on peut s’amuser à prendre certaines scènes du film de Bruni Tedeschi comme des petites citations picturales (peut-être.) En tout cas, elle est capable de nous montrer que l’Italie, malgré toutes ses difficultés, reste l’un des pays les moins abandonné par l’esprit romanesque en Europe. Je pense qu’elle joue à nous faire toucher des yeux cette possibilité. Ce film a l’air d’être l’un de ses meilleurs, sinon le meilleur ; les vue de Paris la nuit ne sont pas loin d’être sublimes (même si fugaces), on le sent dans le choix du cadre et de la lumière, les dialogues ne semblent pas si vains et vaporeux que cela. De plus je trouve le jeu de Garrel (dans le faible nombre d’images que la BA propose de lui) assez exquis, d’un joli naturel. L’humour ne m’apparaît pas non plus si absent, Sophie (la scène où l’on voit Louise-Valeria allongée sur l’ottomane ou le canapé en cuir rouge de style Empire est un clin d’oeil, à mon avis appuyé, à l’attention d’une possible Carla, dont c’est l’une des positions favorites dans certaines photographies officielles.) Beaucoup de villages italiens sont cernés d’églises regorgeant de trésors, de témoignages, le plus souvent légendaires, de vies de saints (san Genovesio, notre Saint-Geniès d’Arles, à Castagneto par exemple), les plans de Bruni Tedeschi tournés dans ces lieux de la mémoire catholique italienne doivent chercher à sonder la véritable place de l’empreinte chrétienne dans la société contemporaine du pays. Je ne pense pas que ce soit une occasion de se moquer de qui que ce soit de la part d’une « bobo » franco-italienne. Pour moi ce n’est pas du tout ça, c’est même le contraire. Vous m’avez donné envie d’aller voir le film, Sophie, la ringrazio tanto.

JC..... dit: 28 octobre 2013 à 17 h 16 min

(son père Alberto mit sa famille à l’abri de BR alors que les enfants étaient tous très jeunes)

C’est qui, c’est quoi BR !
Pourquoi ne pas être clair …?

JC..... dit: 28 octobre 2013 à 17 h 55 min

« En tout cas, elle est capable de nous montrer que l’Italie, malgré toutes ses difficultés, reste l’un des pays les moins abandonné par l’esprit romanesque en Europe. Je pense qu’elle joue à nous faire toucher des yeux cette possibilité. »

Génial !
Supposition gratuite, en attente de preuves… !

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