de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Valley of love »: l’impossible retour

Par Sophie Avon

« Je vous attends pour mourir », dit une jeune fille surgie de nulle part. Elle est plantée dans la nuit californienne, face à Gérard à qui elle s’adresse, et il n’a pas l’air étonné de sa présence. La mort, il la connaît. Il est venu là pour son fils Michael, qui, avant de se suicider, avait programmé par lettres ce rendez-vous. Il est venu comme tout père se serait rendu à une telle invitation, aussi bizarre soit-elle. Sans croire au miracle annoncé – le retour de son fils –, mais l’espérant quand même.

Dans l’hôtel où il séjourne, au bout du couloir, Isabelle, la mère, est là aussi. Pleine de foi, comptant bien sur l’épiphanie promise, certaine que si son enfant a prémédité ces retrouvailles dans la Vallée de la Mort, c’est qu’il va bel et bien réapparaître. Isabelle et Gérard se sont séparés il y a longtemps mais, pour ce fils défunt, les voilà de nouveau côte à côte. Au chevet d’un fantasme, sous le cagnard, hantant ce paysage de western dont le spectacle est en soi un miracle.

Comment filmer la perte ? Comment filmer l’invisible ? C’est bien tout l’enjeu d’un récit qui n’est pas sans bravoure mais échoue à se saisir du vide, à montrer ce qui justement échappe au regard. Guillaume Nicloux dit avoir eu envie de réaliser ce film en découvrant la Vallée de la Mort, ce parc national situé à l’est de la Sierra Nevada où la température avoisine celle de l’enfer. Il a du mal pourtant à transmettre son émotion et à bâtir une œuvre à la hauteur de son décor. Malgré ce qu’il a manigancé, un retour dans le retour, les retrouvailles de deux comédiens français, Isabelle Huppert et Gérard Depardieu, trente ans après « Loulou » de Maurice Pialat. Dès lors, tout se passe comme si le vrai rendez-vous était ailleurs, entre ces deux-là dont le face-à-face aurait à charge de combler ce que la mise en scène ne parvient pas à exsuder, un sentiment d’étrange inquiétude, un bouleversement surgi de la convocation des dieux.

Pour autant, on ne voit qu’eux, Isabelle et Gérard, qui ont gardé leurs véritables prénoms, incarnant des acteurs – autant dire qu’ils sont le prolongement de leurs personnages, à moins que ce ne soit l’inverse –, hébétés mais solides, lui exhibant son torse, trouvant la force de rire ou de mettre en boîte un client de l’hôtel, elle, absente et présente, détachée mais au bord des larmes quand elle relit la lettre de son fils.

Comment filmer l’invisible et comment aller chercher, dans cette fiction cultivée sur le réel, de quoi toucher le spectateur ? Ce fils perdu n’est pas celui de Gérard Depardieu mais il pourrait être celui de tout le monde, et c’est ce disparu insaisissable que Guillaume Nicloux tente de réanimer en vain, démarrant « Valley of Love » comme une série B.

La caméra suit Isabelle Huppert qui marche vaillamment, traînant sa valise à roulettes, le long de ces trottoirs sans âme semés de motels bon marché aux piscines désertes. Elle marche de dos, on a le temps de détailler sa silhouette que les années ont asséchée sans lui ôter la grâce et l’énergie. Quand c’est au tour de Gérard d’apparaître, dans ce corps qui est désormais le sien, le dialogue va de soi : « Je suis devenu gros », dit-il. À quoi elle répond : « Si tu te sens bien comme ça… » « Comment veux-tu que je me sente bien comme ça ? »

Ainsi font-ils le point, entretenant une conversation triviale où même les sous-entendus sont banals. Parfois, ils s’engueulent, réfugiés dans leur voiture de location ou dans leur chambre d’hôtel. Parfois, ils marchent sous le soleil de Satan, sortent le parasol et les pliants. Ils attendent un signe dans l’immobilité de l’air, où seuls leurs souvenirs bougent encore.

« Valley of love » de Guillaume Nicloux. Sortie le 17 juin.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

47 Réponses pour « Valley of love »: l’impossible retour

Anna dit: 16 juin 2015 à 20 h 53 min

Vous devez sans aucun doute côtoyer très personnellement cet homme pour émettre un jugement si tranché….

JC..... dit: 17 juin 2015 à 4 h 25 min

Ce jugement personnel est tout à fait subjectif, sans importance, sans données fiables, peut-être même faux : l’obèse est sans doute un gentil garçon, méritant toute notre sympathie…

xlew.m dit: 17 juin 2015 à 6 h 28 min

Le Garçu qui s’est suicidé (et qui n’est pas un mauvais fils) aura posé un lapin à ses vieux parents, ce n’est pas dans la Vallée de l’Amor qu’il a disparu mais dans le désert de Tabernas, province d’Almeria en Espagne.
C’est là que Sergio Leone tourna sa Trilogia del Dollaro, Nicloux devait le savoir, c’est conforme à la bible et le dogme des films sur « Le Poulpe ».
Le désert californien oriental du film français fut le lieu de tournage du Fils du Désert de John Ford en 1948 avec John Wayne, (l’histoire d’une naissance paradoxalement, d’un bébé recueilli par trois braqueurs de banque.)
Depardieu (ou est passée sa Münch Mammut turbocompressée ?) et Huppert sont pourtant des cinéphiles confirmés, ils auraient dû sentir l’anguille, flairer l’arsouille, cela ne laisse pas de m’étonner.
Nicloux aime trop la farce.
Très bel extrait en attendant, et ému, c’est d’ailleurs très clair dans le texte de Sophie aussi, de retrouver Nelly et Loulou 35 ans après.
Mais où est Guy Marchand ?
Dans la forêt d’Ermenonville, à la Mer de Sable, avec sa blonde, Destinée ? (J’adore.)

Milena et Dora dit: 17 juin 2015 à 7 h 58 min

quand il s’agit d’écrire des conneries, JC répond toujours présent tout partout, notre grand-mère est épouvantée

Milena et Dora dit: 17 juin 2015 à 9 h 06 min

oui, en bref, mais marre de la pollution continue, un coup de flytox sur ce petit zemmour

victor hugo dit: 17 juin 2015 à 9 h 47 min

c’est vrai que gégé qui peut tous les jouer serait particulièrement convaincant en gandhi ou jésus christ ! ( ou bien en tarzan?)

La Reine des chats dit: 17 juin 2015 à 10 h 51 min

Xlew, vos coms fins, où svt tout est dit, sans complaisance, avec causticité parfois, ms sans cette méchanceté du sens commun qui signe la vulgarité. Donc agree with, comme dirait JCVD. D’accord avec vs sur pas mal de points, en particulier que Nicloux peine un peu à transformer les essai nourris de « Ouarzazate et mourir » ou La « Petite écuyère a cafté » chers à Baleine (je ne parle pas de gadenne)Les calembourgs deuxième zone, « Un enterrement, des zobs secs », les blagues de mvais aloi, il faut tte la générosité, l’univers structuré, construit, tt le background d’un Perec pour passer comme une lettre à la poste. Trop peu de disponibilité cet an-ci pour en dire tellement plus. Moi c’est « Mustang » que j’ai envie d’aller voir, bien que je craigne un peu le « Virgin suicide » à la turque. .. BàV

Ueda dit: 17 juin 2015 à 14 h 50 min

Savez-vous que le vrai nom de Nicloux était à l’origine Bicloux et qu’il envisageait d’embrasser la carrière de coureur cycliste ?

La Reine des chats dit: 17 juin 2015 à 15 h 31 min

Calembour sans g évidemment.
Avec, ça sent tt de suite son humour urbain, un brin bobo, alors que tous ces Noirauds, JB Pouy en tête, font plutôt cela suivant l’inspiration du moment,à l’arrache et à la libertaire, Vian et trompinette, vivre d’amour et de dope fraîche. ..Mais Perec is the King. Sous la pellicule de drôlerie fantaisiste,l’alacrité d’apparence presque enfantine quelquefois, l’énormité non feinte du bagage tragique, la profondeur de champ d’un pensé &d’une narration de l’indicible, pour lesquels la blague n’est pas une fin en soi, ms sert de viatique (ou ce serait trop dur, irrecevable pour la plupart). Toute la différence.

Ueda dit: 17 juin 2015 à 16 h 57 min

La Reine des chats, il faut prononcer « cha » (les félins) ou « tchatt » (les conversations en ligne) ?

JC..... dit: 17 juin 2015 à 17 h 32 min

Un acteur ! Qu’est ce qu’un acteur ? Rien… Facile : « une marionnette, une gueule, un emmerdeur » dirait un metteur en scène !

On peut dire n’importe quoi d’un acteur qui dit n’importe quoi … intérêt ? Vide.

Relire les déclarations imbéciles d’Yves Montand, de Signoret et de tant d’autres marionnettes mortes ou pendues à des fils qui l’étranglent …

Jacques Barozzi dit: 17 juin 2015 à 17 h 53 min

Je vous trouve un peu injuste, Sophie : j’ai trouvé l’histoire forte, le décor suffoquant, à tous les sens du terme, et la confrontation des deux monstres sacrés digne de celle de Gabin et Signoret dans « Le Chat » !
Emouvant Depardieu, qui se met à nu, physiquement et moralement.
Et quel couple : l’obèse et l’anorexique !
Très belle musique d’accompagnement et image soignée évoquant parfois Edward Hopper dans un scénario à la David Lynch…

patrick dit: 18 juin 2015 à 8 h 13 min

c’est courageux (pu maso?) de supporter ces deux zombies, tellement prévisibles, pendant plus d’1/4 heure

ueda dit: 18 juin 2015 à 16 h 55 min

(Naturellement, les habituelles âneries signées ici « Ueda » sont dues aux passages de Puck.
S’il pouvait aussi repasser mes chemises…)

Ueda dit: 19 juin 2015 à 14 h 25 min

ueda dit: 18 juin 2015 à 16 h 55 min

C’est un faux. Il y a déjà longtemps que je signe avec une majuscule.

ueda dit: 19 juin 2015 à 14 h 29 min

Pas du tout, je mets une majuscule seulement lorsque j’honore de mes commentaires la République des Livres. Ici, je mets une minuscule.

Jacques Barozzi dit: 20 juin 2015 à 11 h 32 min

« Assumez vos turpitudes, Ueda, au lieu de crier au faussaire imaginaire. »

ceci est un faux…

Milena et Dora dit: 20 juin 2015 à 14 h 25 min

faites comme Popaul Edel, dame Sophie, un peu de ménage de temps en temps, ne vous laissez pas déborder par des pervers

Jacques Barozzi dit: 20 juin 2015 à 18 h 08 min

Jacques Barozzi dit: 20 juin 2015 à 15 h 44 min

Merci de ne pas transformer cet espace en dépotoir.
Je n’aime pas les usurpateurs.

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