de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Victoria », une fille et une ville d’aujourd’hui

Par Sophie Avon

C’est un long plan séquence de 2 heures 20, entendez que le film est d’un seul tenant, sans le moindre raccord. La performance est assez rare pour qu’elle soit soulignée, mais elle ne serait pas grand-chose si elle n’était au service d’une œuvre qui est bien davantage qu’un exercice de style. « Victoria » du cinéaste allemand Sebastian Schipper, est le portrait d’une toute jeune femme qui a quitté son pays, l’Espagne, pour Berlin, la ville qui fait tant rêver l’Europe. C’est le miroir d’un personnage en quête d’ailleurs et prêt à une greffe radicale sans qu’il en ait cette conscience-là. C’est le récit d’un parcours qui sort des rails sans trouver le moyen d’apaiser sa solitude.

Au départ pourtant, rien de tout cela : il est très tôt, 4 heures du matin quand Victoria (Laïa Costa) danse, prend un dernier verre et sort de cette boîte pour récupérer son vélo et rentrer chez elle. Il fait encore nuit. Un type l’accoste, un certain Sonne (Frederick Lau Franz) dont les copains, passablement éméchés, se présentent à la jeune fille en riant. Y a-t-il seulement une menace ? Même pas, sinon qu’on attend l’accrochage, l’événement qui va nourrir l’enchaînement des heures et alimenter le script. Or Sonne et ses potes sont gentils, entraînent Victoria qui les suit sans se faire prier, l’emmènent sur le toit d’un immeuble d’où ils dominent Berlin, leur ville. C’est leur spot favori. Ils chuchotent pour ne réveiller personne, sont là comme des passagers clandestins. Ils bavardent. L’un d’entre eux a fait de la prison. Victoria aime bien Sonne, Sonne aime bien Victoria mais ne la harcèle pas. Des jeunes d’aujourd’hui dans une ville branchée.

Quand Sonne raccompagne Victoria un peu plus tard au bar où elle est serveuse pour trois euros six sous, il continue à la draguer avec légèreté. Prétendant qu’il a toutes les qualités du monde et même qu’il est le petit neveu de  Mozart. C’est comme s’il devinait que cette fille-là n’est pas banale et que pour la séduire, il a intérêt à être hors normes, « bigger than life ». Il a raison, Victoria, si avenante, si ouverte, sans peur et sans reproche, est une personne étonnante. Elle va le lui prouver immédiatement, se mettant au piano et lui racontant  à quel point sa vie fut sage. Mais le film n’est jamais psychologique.  Hormis ce moment de confidence très bref, il est pris par l’action puis halé jusqu’à son terme par un suspense qui ne désarme plus.

Les choses très vite dérapent, Victoria le note bel et bien. Mais elle suit, elle y va, elle répond présente même lorsque de toute évidence, Sonne lui demande de conduire ses copains à un rendez-vous où ils pourraient bien tous y rester. Il y a chez cette fille plus qu’un désir d’en découdre, une volonté farouche de loyauté, un désir de garder les amis qu’elle vient de se faire et qu’il n’est pas question d’abandonner. Quelque soit d’ailleurs ses raisons, jamais explicitées, son attitude n’est jamais tirée par les cheveux ou invraisemblable. C’est l’une des forces de ce film de genre,  très particulier au demeurant, que de laisser les faits advenir sans qu’on puisse jamais suspecter le scenario de s’arranger avec la crédibilité des situations. On ne dira pas ce qu’il se passe ni ce qui fait que le groupe se forme, triomphe puis se dissout. Victoria, courageuse et amoureuse, va jusqu’au bout de ses limites avant de se heurter au réel et à son propre destin. Deux heures vingt plus tard, elle est toujours là, mais son rêve a pris fin. L’adrénaline, le danger, le flirt avec la mort en ont fait un fantôme qui disparaît dans les rues d’une ville où le jour depuis longtemps est apparu.

Sebastien Schipper, 47 ans, a été acteur et homme de théâtre. Avec « Victoria », il propose une véritable expérience sensorielle où le son, la musique et l’avancée têtue de la trajectoire collective s’imbriquent de façon organique pour enfanter ce récit, entre chronique et film noir, sans retour possible.

« Victoria » de Sebastien Schipper. Sortie le 1 er juillet.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

24 Réponses pour « Victoria », une fille et une ville d’aujourd’hui

roland dit: 2 juillet 2015 à 6 h 21 min

Trois siècles plus tard le cas pathologique de pq toujours pas remis d’avoir été contredit et chapitré

Jacques Barozzi dit: 2 juillet 2015 à 19 h 02 min

Etonnant film où la musique donne tout son rythme à la narration et où la théâtralité est tout entière au service de la forme cinématographique : une histoire en temps et en décors réels, original !

Jacques Barozzi dit: 3 juillet 2015 à 11 h 11 min

Plutôt que « Tale of tales », j’ai très envie d’aller voir « Fantasia » de Wang Chao, mais dans une salle climatisée !

Ueda dit: 4 juillet 2015 à 11 h 09 min

Sophie, si vous virez JC, mon ami et mon mentor, vous ne me verrez plus ici. Et Dieu sait si mes contributions sont importantes pour ce blog !

JC..... dit: 4 juillet 2015 à 16 h 54 min

Sophie !
Chère amie !
Ne me virez pas, je vous en supplie !

J’en serais réduit, par basse vengeance, à vous faire des bisous à l’ail …. une infection à vous gâcher le relationnel durant des heures.

Bien à vous !

ami sûr et sincere dit: 8 juillet 2015 à 6 h 35 min

« J’en serais réduit, par basse vengeance, à vous faire des bisous à l’ail … »

fais gaffe, tu disparaîtras avant: l’aîl détruit les microbes

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