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La République Du Cinéma

« Vierge sous serment »: le droit d’être femme

Par Sophie Avon

C’est le film le plus intriguant et l’un des plus beaux de la semaine à venir. « Vierge sous serment » ou le prix à payer pour vivre à l’égal d’un homme quand on est fille d’une société patriarcale.  Dans des montagnes enneigées, Hana, jeune femme à l’allure androgyne (Alba Rohrwacher, farouche et douce) mène une vie rude, à une altitude où la solitude pèse, même quand on a sous les yeux le plus beau paysage du monde.

La voilà qui part, gagne la vallée, prend le bac qui n’est autre qu’une barque améliorée, traverse l’eau turquoise, monte dans un bus, arrive en ville. Où exactement ? En Italie probablement. Hana marche, frappe à une porte, tombe sur Lila qui la regarde, stupéfaite, et la présente à sa fille sous un nom de garçon, Mark. Lila et Mark ne se sont pas vus depuis 14 ans. « C’est trop douloureux de te regarder » dit Lila.

Le film de Laura Bispuri, adapté du roman de l’albanaise Elvira Dones, ressemble à son personnage, énigmatique  tout d’abord, puis allant vers une lumière aussi inattendue que captivante à mesure qu’il se révèle. C’est que le récit part d’une histoire mystérieuse dont il éclaire la genèse sans renoncer aux multiples replis qui le constituent.  On comprend vite qu’Hana et Lila ont été élevées ensemble, comme des sœurs, qu’elles ont grandi dans ce qu’on appelle les montagnes maudites, au cœur de  l’Albanie, à l’écart du monde. Un pays de sentiers et de silences, d’hommes taiseux et de femmes assujetties. Une terre hors du temps, sans route, où les ânes vont, chargés de colis, où l’on marche à la queue leu leu sur des chemins escarpés, où les mariées sont recouvertes d’un tissu blanc qui masque leurs traits. Le kanun règne ici sans pitié, droit coutumier séculaire qui régit les alliances, les conflits, donne droit de vie ou de mort. Un enfer, surtout quand on appartient au sexe faible, qu’on est tout juste bonne à être mariée. Le père offre alors à l’époux une balle qui pourra tuer son épouse si elle lui a désobéi. Les fusils font la loi, encore faut-il être un garçon pour tirer. Ou avoir renoncé à tout – sexualité, amour, maternité, cheveux – devenant une Vierge sous serments qui donne le sésame pour être traité en homme.

Hana est une de ces vierges sous serments. Chez Lila, en compagnie de sa nièce Jonida qu’elle accompagne à la piscine, elle apprend à vivre dans un nouveau monde, laissant derrière elle le poids des archaïsmes et de sa solitude, retrouvant peu à peu, sous ses traits de garçons, son désir de femme.  « C’est comment le sexe ? » demande-t-elle à Lila qui lui répond : « Comme le raki ».

Elle a les réflexes et la curiosité d’un être sans lien, sauvage, mais elle épouse le rythme de la ville et suit des yeux la danse synchronisée de Jonida.  Elle parle peu, observe beaucoup. A la piscine, elle n’en finit pas de regarder, fascinée par le bassin qui pourrait bien être un lieu métaphorique d’une renaissance. Sans compter qu’il est aussi un lieu de discipline et de fusion. Bassin amniotique où la nudité met chacun à égalité, quelque soit sa culture ou son genre.  Jonida s’entraîne, Hana contemple l’eau puis le maître-nageur.  C’est comme si tout lui parvenait à travers la brume d’un passé dont il était temps de se débarrasser.  Vulnérable et déterminée, elle s’accoutume à un état social et à une intimité neuve, le temps d’un film dense où se déploie le parcours d’une héroïne hors du temps. Et le trajet d’une femme qui va vers ce qu’elle est, vers ce qui la rend libre.

« Vierge sous serment » de Laura Bispuri. Sortie le 30 septembre.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

10 Réponses pour « Vierge sous serment »: le droit d’être femme

JC..... dit: 30 septembre 2015 à 8 h 19 min

Écœuré très jeune – en maternelle – par la bestialité du concierge enfilant, débonnaire, la femme de ménage de l’école dans la remise à balais, j’avais fait le serment de rester Vierge le reste de mes jours. Non à la sexualité ! C’était dit …

Une jeune cousine me fit rompre avant mes dix ans ce serment pseudo-salvateur. Alleluia !

Devenu Balance, j’approchais dès lors chaque femme à connaître avec en tête un serment bien différent : « A consommer avec modération ! »

Momo, prophète sexiste..... dit: 30 septembre 2015 à 10 h 24 min

Qu’est ce qu’une femme, sinon un homme raté ? Elle est donc bien l’avenir de l’homme …

ueda dit: 30 septembre 2015 à 16 h 26 min

(Salut, trou du cul d’usurpateur)

La fameux kanun, c’est dans Kadaré qu’on peut y découvrir la violence incroyable…

Jacques Barozzi dit: 30 septembre 2015 à 18 h 49 min

Oui, film étrange et captivant, Sophie, qui change des productions habituelles. On a parfois l’impression de visionner un film ethnologique : l’enterrement du père, notamment, avec la danse des hommes du village en pleureuses professionnelles et les femmes silencieuses !

Jacques Barozzi dit: 30 septembre 2015 à 18 h 51 min

« Et le trajet d’une femme qui va vers ce qu’elle est, vers ce qui la rend libre. »

Le débandage et la libération des… seins !

artnaif dit: 1 octobre 2015 à 21 h 05 min

Bon film , bons acteurs .
Longueurs de la reconstitution de mai 68 et de la scéne dans l’église .Dommage.

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