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La République Du Cinéma

« Vincent n’a pas d’écailles »: aquatique, politique, érotique, mélancolique

Par Sophie Avon

« Vincent n’a pas d’écailles » mais il est comme un poisson dans l’eau. Mieux, dès que son corps est mouillé, ses forces sont décuplées. Un véritable prodige. Dans un cinéma français si peu inspiré par l’insolite, un tel personnage ne passe pas inaperçu. Ni ce film qui déploie des trésors d’invention et qui, sur une trame ténue, va loin, en douceur, transformant le plomb en or et l’eau, en délice.

Il n’est pas question d’en dire trop, mais on peut révéler – sans rien déflorer,  et qui sait même ? en espérant décupler le plaisir de la découverte – que face à cet homme-poisson calme et taiseux, le spectateur se trouve  un peu dans la situation de Lucie à qui Vincent  fait la démonstration de son secret au cours d’une scène à la piscine. La jeune femme (Vimala Pons)  est déjà amoureuse, elle n’a pas besoin d’un super héros pour être séduite, ce qui ne l’empêche pas de s’esclaffer comme une petite fille ravie d’avoir tiré le bon numéro. Lucie a l’esprit ouvert et l’amour joyeux. Elle n’en est pas moins perplexe, inspectant les orteils de son amant pour vérifier qu’il ne lui a pas monté un bobard. Il en serait bien incapable. C’est à peine s’il a osé faire venir une vaguelette jusqu’à ses pieds à elle, comme on offrirait timidement un bouquet de fleurs à une ondine. Vincent est un doux, un sensuel. Enfantin lui aussi et lui aussi amoureux de cette femme qu’il a rencontrée par hasard dans cette Provence intacte où la nature, les lacs, les rivières et les gorges forment un paysage aussi virginal que paradisiaque.

Reste que ce don merveilleux dont Vincent use avec circonspection pose une véritable question de fond. Que faire d’un talent a priori inutile et singulier ? L’interrogation vaut  pour le film lui même dont Thomas Salvador, qui interprète Vincent, fait tout à la fois une fable ludique et profonde. Multiple aussi malgré ce qu’elle a de concentré autour de cette seule idée : un homme pas banal et amoureux se retrouve dans la situation d’être poursuivi par des gendarmes.  Alors quoi? N’est-ce qu’une aventure dont le héros garderait malgré tout des dimensions humaines ? Un film de genre sans numérique mais lesté de beaux artifices pour garantir le minimum de spectacle ? Une métaphore d’un état marginal puisque ce vagabond sans état d’âme apparent va de chantier en chantier et de roulotte en location ? Est-ce un hymne à l’amour ? A l’érotisme ? A la nature ? Une comédie aquatique sur un état amniotique dont le cinéaste serait puissamment en manque ? Et si c’était tout cela à la fois ? Une fantaisie audacieuse dont la poésie et l’humour mêlés font l’effet d’un charme.

D’un autre côté, il ne faudrait pas alléger le film sous prétexte de ce qu’il a de ludique. « Vincent n’a pas d’écailles » est une  fable, mais c’est aussi une méditation dans laquelle, sans être obsédé par les difficultés de l’époque, on peut aisément voir une façon d’évoquer non pas tant la fuite que l’exil, voire l’immigration. Poursuivi par la maréchaussée, Vincent fuit en choisissant tout ce qui le mouille, lavoir, bras de mer, port, rivières et au-delà, et si la traque est réjouissante, soumettant le récit au motif classique des gendarmes et du voleur tout en convoquant l’ombre de Tati, elle permet aussi de raconter sur un mode bienveillant ce qu’il en est d’être pourchassé. Car rien n’est plus suave que la façon dont Thomas Salvador montre l’adversité. Le cinéaste semble n’être  à son aise que dans les figures les mieux disposées à la douceur, et si son film est impressionnant, c’est dans sa façon de prendre appui sur le romanesque, d’avoir foi en ce qu’il déroule.

Croire en un tel cinéma, c’est croire en la possibilité du merveilleux. On n’en a sans doute jamais eu tant besoin.

« Vincent n’a pas d’écailles » de Thomas Salvador. Sortie le 18 février.

 

 

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

14 Réponses pour « Vincent n’a pas d’écailles »: aquatique, politique, érotique, mélancolique

Harfang dit: 16 février 2015 à 23 h 59 min

Si je comprends bien il y a plus d’érotisme dans ce film que dans 50 nuances de Grey !

Est-ce moi ou même le vocabulaire dans votre billet respire l’érotisme :

corps, trésors, en douceur, délice, déflorer, décupler le plaisir, amoureuse, séduite, amour joyeux, bouquet de fleurs, doux, sensuel, amoureux, virginal, paradisiaque, merveilleux, profonde, un hymne à l’amour, érotisme, une fantaisie audacieuse , un charme, et enfin la possibilité du merveilleux.

Au risque de me noyer, je suis prêt à me laisser charmer avec vous …

l'âme tourmentée, solidaire, compassionnelle de JC..... dit: 17 février 2015 à 13 h 39 min

Le titre est, comment dire, …. surprenant… voire pire !….

xlew.m dit: 17 février 2015 à 16 h 17 min

Un film qui fait se rhabiller les héros Marvel dont le ciné américain nous abreuve aujourd’hui jusqu’à nous saouler.
Salvador leur tend une serviette et les reconduit au vestiaire. Et on en rit.
L’extrait est franchement merveilleux, ça m’a fait penser à pleins de héros de film qui fuient l’ennui sur-administré des sociétés contemporaines, la française n’étant pas en reste sur ce plan.
j’ai revu l’espace d’une seconde le héros de « Les Pâtres du désordre », de Nico papatakis, semant à la course les flics grecs dans la garrigue.
Une impression d’espace, de liberté retrouvée, l’amour de la femme étant celui de la nature et renversement.
Loin de Patrick Duffy et de « l’Homme de l’Atlantide », ce Vincent à l’écaille rare nous rappelle par instant les mavericks Keaton ou Tati lorsqu’ils composaient leurs personnages.
Que n’a-t-on fait dans la vie pour rejoindre une femme aimée ?
Les mecs honnêtes pourraient en révéler des choses…c’est peut-être ce qu’exprime la métaphore au centre de ce film humide d’effets numériques légers à peine effacés, remplis des plus beaux battements de queues des poissons solubles dans le surrél de tous les jours.
Merci Sophie de nous en parler. (J’ai vu que vous appréciez ausi le Dupieux chez Beigbeder, au beau milieu de l’aquarium des gros poissons de la critique.)

JC..... dit: 18 février 2015 à 12 h 27 min

De même qu’il ne me viendrait pas à l’idée d’ouvrir, et lire, un roman mal nommé, aller voir un film au titre pareil me semble au dessus de mes forces.

VINCENT N’A PAS D’ECAILLES.

Ridicule ….!

Milena et Dora dit: 18 février 2015 à 15 h 00 min

toujours aussi tartignolle ce JC (faut qu’il la ramène pour croire qu’il existe vraiment, ça fait de la peine à lire)
M & D

JC..... dit: 19 février 2015 à 13 h 02 min

Ce titre, absolument nul, est la question : le reste n’a que l’importance que, dans votre légèreté balourde, vous lui donnez ô chères Carlton Girls …

Jacques Barozzi dit: 19 février 2015 à 18 h 04 min

Oui, ici, le poétique est décuplé par rapport au politique.
Nulle perversion, c’est un film d’innocent.
Tellement innocent qu’il en devient coupable aux yeux de la société : pour connaitre son secret il faut simplement l’aimer. On a aimé cette fiction, née dans les eaux vertes du Verdon…

UBIK dit: 28 février 2015 à 1 h 51 min

Beau film qui conte l’histoire d’un antihéros doté de superpouvoirs au contact de l’eau. Plus encore, ce pouvoir en fait un être attiré par l’eau avec l’instinct d’un animal aquatique. L’idée est originale et nous mène dans divers rivages à toute heure, souvent au crépuscule, à des moments où la nature est somptueuse et se couvre de mystère (les gorges du Verdon apparaissent dans leur intimité sauvage). S’y déroule une histoire d’amour simple et belle et le film navigue avec une certaine candeur entre poésie et burlesque. J’y ai même emmené mes enfants (9 et 12 ans) qui ont aimé. Original et sensible.

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