de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« A most violent year »: Jessica Chastain et Oscar Isaac dans une épreuve de force

Par Sophie Avon

C’est un film glacial baigné d’un soleil d’hiver. Film noir si l’on veut, quoique les armes soient ici des accessoires que l’on répugne à utiliser; quant à la police, elle a l’air de faire de la figuration dans une mafia bien particulière, le business du pétrole. Il y a des voleurs, ça oui, et des agressions répétées, mais ce qu’on dérobe est du fioul.  On a connu marchandises mieux adaptées aux polars.  « A most violent year » est pourtant une éclatante œuvre de genre, un récit où l’atmosphère est lourde, où le mystère plane et où selon que l’on est intègre ou voyou, coriace ou chiffe molle, le destin vacille. Une histoire où pour réussir, il faut se battre à mort, où les sentiments sont violents, à l’image de cette année 81 annoncée par le titre.

Les films de J.C. Chandor ont toujours une dimension qui les excède. En deux opus, ce cinéaste de 41 ans s’est imposé comme l’un des scénaristes et metteurs en scène les plus affûtés du cinéma américain : « Margin call » portait un regard aigu sur la crise économique tandis que « All is lost » étudiait sans un mot les mécanismes les plus secrets de la ténacité humaine. Avec « A violent year », le réalisateur se retourne sur l’Amérique de ce début des années 80 où New York vit à l’heure de la corruption et de la déroute. Certains quittent la ville, de nouveaux-venus continuent de croire que le rêve américain va les sauver. Le film raconte l’obstination de l’un d’entre eux, Abel Morales (Oscar Isaac, vu notamment chez les frères Coen, dans « Inside Llewyin Davis ») qui veut rester intègre dans une société dépravée, dans une ville dont les gratte-ciel, illuminés par les premiers rayons du jour, symbolisent la réussite.

Au pied du pont de Brooklyn, la cité est une vitrine qui abandonne du mauvais côté la plupart de ses habitants. Le cinéaste filme sa périphérie comme un territoire abandonné, à l’écart des foules, entre des entrepôts délabrés et des ruines criblés de graffitis.

Abel a repris la société de son beau-père, une entreprise qui livre son fioul par camions. Quand le film débute, il signe l’achat d’un ancien terminal maritime, au bord de l’East River, lequel lui donnera une place de roi au sein de la concurrence. Car la concurrence est rude.  Le site, lui, vaut une fortune et Abel a 30 jours pour l’acquérir après avoir versé son acompte. « Quand on a peur de sauter, c’est là qu’il faut sauter » dit-il à l’un de ses banquiers, le plus suspicieux. Il sait bien à quel point il a déjà sauté et devra encore sauter. Ses chauffeurs se font agresser de plus en plus souvent, le harcèlement ne faiblit pas, et même sur la route, la nature semble le mettre en garde : au retour d’un dîner, sa voiture heurte violemment un animal. Chaque scène ici a valeur de métaphore sans peser pour autant sur la fluidité d’un récit dont on sent qu’il éponge la réalité dans ce qu’elle a de plus profond. La belle épouse d’Abel, Anna (Jessica Chastain) suggère à son mari d’achever la bête blessée, un cerf, avant de résoudre elle-même le problème : pas besoin de plus pour comprendre ce qu’il en est d’un couple dont l’épouse est de la graine des bandits tandis que son mari refuse d’armer ses chauffeurs.

Au final, il y aura bien un cadavre mais peu de sang versé. La violence est ailleurs, souterraine, invisible, tapie dans un buisson, aux portes de la somptueuse maison du couple ou dans les chefs d’accusation dont la société d’Abel se voit accablée par le juge; elle est partout en somme, mais hors champ, en réserve d’un parcours filmé dans la douceur de la neige, la désolation des zones sacrifiées et la splendide dentelle des gratte-ciels inatteignables. Pour autant, le film est en constante tension, porté par la terreur d’être vulnérable d’un côté, et une puissance de marathonien de l’autre.  D’ailleurs, le préambule montre Abel faisant son jogging. Et c’est grâce à son souffle de coureur qu’il mettra la main sur l’homme qui harcèle ses chauffeurs.

Cette persévérance dans l’épreuve – déjà à l’œuvre dans « All is lost » – est la ligne de force d’une dramaturgie toute en nerfs et en intelligence, déployée au fil d’une bande musicale qui tient le note de façon menaçante. Et si ces années-là préfiguraient  l’âpreté de notre époque et celle d’un rêve américain dont le slogan a été pulvérisé?

  »A most violent year » de J.C. Chandor. Sortie le 31 décembre.

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commentaires

8 Réponses pour « A most violent year »: Jessica Chastain et Oscar Isaac dans une épreuve de force

Jacques Chesnel dit: 29 décembre 2014 à 15 h 57 min

eh bé, Sophie, Là vous vous surpassez, très très beau billet, cela ressemble à une « nouvelle » et mérite un vrai compliment sincère… et cela donne furieusement envie d’aller voir ce film… bonne fin d’année

Harfang dit: 30 décembre 2014 à 1 h 03 min

Sophie, encore une fois un billet ciselé comme vous savez si bien les écrire.
Je sors de la séance et votre billet retranscrit parfaitement l’ambiance du film.
Oscar Isaac est admirable et la force du film repose sur cette violence souterraine que vous évoquez, toujours présente mais pas forcement devant la camera.
Pour l’anecdote, ma voisine que je ne connaissais pas m’a presque enfoncé ses ongles dans l’avant bras lors d’une scène un peu tendue.

Basoche Services..... dit: 30 décembre 2014 à 17 h 33 min

Harfang, attaquez cette sadique au tribunal !

Dans le cas d’un thon dans son huile, vous faites un peu d’argent ; dans le cas d’une jolie fille émotive, vous négociez au plus près du corpus….

J.Ch. dit: 5 janvier 2015 à 18 h 33 min

j’en sors ébloui, c’est vraiment cela le cinéma d’aujourd’hui don l’histoire semble un prétexte, cet art du silence quasi permanent et l’expression des regards, oui Oscar Isaac qui porte le film m’a constamment bluffé, j’y retourne dans trois jours

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