de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« The Voices »: la comédie noire pour voir la vie en rose

Par Sophie Avon

C’est une pimpante et fictive petite ville d’Amérique, Milton. Tout le monde s’y connaît, et dans l’usine de baignoires où travaille Jerry, les employés portent des combinaisons roses en accord avec l’humeur acidulée du lieu. Acidulée, voire même acide, mais cela, on le découvrira un peu plus tard, grâce au héros qui parle comme un bon fils et pense comme un enfant, surtout lorsqu’il arrive chez lui et que son chien, Bosco, ainsi que son chat, Monsieur Moustache, lui font la conversation.

Jerry (Ryan Reynolds) est un grand malade mais c’est un fou charmant. Un schizophrène dûment suivi par la médecine, avec un regard innocent et des idées infantiles. Jusqu’au bout, le spectateur lui tient la main, et dans l’effroi comme dans la comédie, dans la cruauté comme dans l’horreur, il se régale de ses turpitudes. Elles sont pourtant terrifiantes. Il n’empêche, son monde est un beau rêve  peuplé de papillons qui virevoltent autour des cadavres, et sa maison, dans laquelle Marjane Satrapi nous fait entrer comme on pénétrerait dans le cerveau de Jerry, est bien rangée comme une chambre de petit garçon obéissant. A la vérité, la réalisatrice nous en fait aussi sortir brièvement, et le coup d’œil qu’elle nous autorise sur la réalité quand tout à coup, le jeune homme ayant repris son traitement médical, il découvre ce qu’il a fait et nous avec lui, donne une idée des ravages de sa maladie.

Or, tant qu’il vit hors du réel, tout va bien pour lui. Il se livre à ses pulsions, persuadé que c’est son chat qui le fait mal agir et jouissant avec candeur de ses méfaits. Il commence par éliminer Fiona (Gemma Arterton), la jeune femme qu’il convoite et qu’il s’approprie d’autant mieux qu’il lui ôte la vie, la réifiant joyeusement – même s’il la tue en pleurant – et la transformant en hochet à sa merci.   Même le corps tronçonné et la tête coupée, elle bavarde gentiment avec lui. Au fond, ces pilules que lui a prescrites sa psy lui font voir le monde en noir.  Du coup, il ne les prend plus et tant pis si sa psy n’est pas contente. Elle-même pourrait bien finir en morceaux, rangée dans des boîtes où Jerry place méthodiquement les morceaux de son amour défunt. Sauf la jolie tête de Fiona, qui trône sur la table. Ou dans le frigo. Quand il referme la porte, elle le supplie de ne pas la laisser seule dans le froid, d’aller lui chercher de la compagnie. Une autre tête de femme serait la bienvenue…

En bon  tueur en série, Jerry ne tue pas pour rien et son chien a beau le mettre en garde contre le mal qui tend à le faire basculer, Mr Moustache, diabolique, le pousse au crime. « Le chien, on l’emmerde », lâche-t-il.

Sur le fil de la comédie et du film noir, Marjane Strapi revient en force après les insuccès de « Poulet aux prunes » et de « La bande des jotas » qui suivaient le triomphe de « Persépolis ».  « The voices » est un scenario de Michael R.Perry que devait réaliser Ben Stiller. La cinéaste franco-iranienne en a finalement hérité pour en faire ce bijou rose et noir, ni fantastique ni réaliste, scrupuleux dans son exploration de la schizophrénie et sans le moindre grand guignol. Où même les trucages sont parcimonieux. Peu d’effets sanguinaires mais un spectaculaire très « satrapien »  où sous les masques de la farce,  dorment la tragédie et la douleur.

« The Voices » de Marjane Satrapi. Sortie le 11 mars.

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commentaires

8 Réponses pour « The Voices »: la comédie noire pour voir la vie en rose

ueda dit: 14 mars 2015 à 22 h 54 min

On ne peut toujours vous suivre, chère Sophie, votre rythme est nécessairement plus rapide, mais on vient vous relire, après coup.

« Mais vous le savez bien »!

ueda dit: 16 mars 2015 à 22 h 47 min

Plus personne ne va au cinéma?

« mais un spectaculaire très « satrapien » où sous les masques de la farce, dorment la tragédie et la douleur. »

Avoir son adjectif, quel sacré prix de consolation malgré tout.

La tragédie et la douleur? Tant qu’elles dorment, en effet…

Sur la deuxième, le camarade JC connait par coeur un poème baudelairien de toute beauté.

ueda dit: 16 mars 2015 à 22 h 51 min

Notre ami Barozzi est-il toujours de ce monde?

J’y pensais aujourd’hui, devant visionner cette vidéo pour des motifs tout à fait sérieux.

https://www.youtube.com/watch?v=FrCx_WPOc6k

Jacques, vous n’avez pas pu faire cette folie!
Quand on vous dit que les anciennes terres à ethnologues et explorateurs sont des paradis touristiques, ne croyez cette propagande qu’à moitié!

JC..... dit: 17 mars 2015 à 6 h 16 min

Camarade ueda, votre propagande homosexuelle m’a fait un instant vaciller dans mes goûts classiques hétéros : cette joie sur les visages de ces sauvages heureux…

Je rêve de cannibalisme érotique en pleine jungle !

Anecdotiquement, j’ai bien reconnu Barozzi et Bouguereau, Pierre Assouline et Paul Edel, Scemama et Morlino, tristesse de Kiosseff resté seul parmi tant d’autres…

Notre délicieuse Sophie a raison : nous avons là, « la comédie noire pour voir la vie en rose » !

ueda dit: 17 mars 2015 à 18 h 11 min

- Quand je pense à ce pauvre Barozzi…
- Ben quoi?
- Il a été mangé.
- Tu déconnes?
- On m’a envoyé de Port Moreby un récit écrit par un Etoro (ou un Baruya?) appelé « Rasa Baruzi ».
- Ça veut dire quoi?
– « Le goût de Barozzi ».

burntoast dit: 17 mars 2015 à 21 h 23 min

J’ai vu le film en fin d’après-midi. Jusqu’à maintenant je pensais que Ryan Reynolds était un acteur un peu mou sans grand intérêt. Mais dans ce film j’avoue qu’il m’a bluffé avec son jeu impeccable. En plus il sait danser et chanter. J’ai bien aimé aussi les scènes avec la psychiatrie, vraiment drôles, surtout quand elle est « prisonnière ». Le seul reproche est sur la longueur du film ; dix minutes en moins auraient été mieux.

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