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La République Du Cinéma

« A voix haute » : Démosthène essaime et sème depuis le 9.3

Par Annelise Roux

Aucun des onze du premier tour n’est issu pour l’instant de l’académie du 93 ? Cela viendra peut-être. Chaque année depuis 2012 à l’Université de Seine Saint Denis se déroule le concours Eloquentia, qui vise à élire « le meilleur orateur ». Des étudiants de tous cursus, remis aux bons soins de professionnels (avocats, slameurs, metteurs en scène…) pour leur enseigner les ressorts de la rhétorique.
Stéphane de Freitas, le réalisateur, a grandi au sein d’une famille portugaise de la banlieue. Sport-études à Notre-Dame de Boulogne. Il devient basketteur professionnel. Traversant le périphérique, il s’est retrouvé plongé dans un univers dont il ne possédait ni le langage, ni les codes. D’un côté, frappé par l’érosion du lien, de l’autre par l’explosion d’internet, cet « enfer des réseaux sociaux», où tout le monde semble dialoguer et où il est rare d’être entendu.
Le doué du dunk plaque le basket pour des études de commerce et de droit. Grâce à Bertrand Périer, l’un des intervenants qui prépare les élèves à la prise de parole à la faculté, il identifie la maîtrise des mots comme viatique. Sous son impulsion naît la « Coopérative Indigo », projet pluridimentionnel où s’inscrivent une plateforme d’entraide s’appuyant sur une économie fondée sur l’échange, testée à l’heure actuelle dans des centres de réfugiés en France et à l’étranger, et Eloquentia.
Les critères de sélection ne privilégient pas uniquement les gens à l’aise à l’oral. Les mal dans leurs peaux peuvent trouver matière à prendre de l’assurance. Priment le « potentiel », les « motivations ». Guillemets pour signaler une démarche placée sous le signe de l’associatif, d’un militantisme désireux de venir en aide dans la lignée pédagogique, du volontarisme positif acté du « Demain » de Mélanie Laurent et Cyril Dion, plutôt que dans celle du travail de Rithy Panh.
« SdF » – acronyme formé par les initiales de Stéphane de Freitas –  au fil des années a pu observer l’impact de la formation sur les jeunes, les interactions qui en découlent au sein du groupe. Il attend la troisième édition pour tourner. Fin 2013, il a croisé la route de Harry et Anna Tordjman, jeunes producteurs de «Bref» sur Canal + (format court où s’épanouit Kyan Khojandi, comédien rencontré sur la piste de «Rosalie Blum» en Vincent Machot, de son état coiffeur introverti chez Julien Rappeneau ). Ils se sont enthousiasmés pour le projet, alors qu’il n’avait aucune expérience de la réalisation.

Au plan du pur cinéma, observation intriguante : comment, à l’heure du tout filmé, par des amateurs comme par des professionnels, la généralisation du recours à l’image retentit. Comment l’un verse dans l’autre. Les compétitions sur scène, en art de la table (Top Chef, avant de virer au Cauchemar en cuisine), les tournois de danse, les grands-messes à l’Américaine des concours de chant comme les jeux télévisuels repérés dans « Slumdog millionaire » (Danny Boyle) ou «Magnolia » (Paul Thomas Anderson), le sport.
Témoignage, arbitrage, galvanisation… caméra partout requise. Celle de la télévision va dans tous les coins. Pour quelles vertus visées ou détournées, quels travers ? Quelles découvertes, quel parti pris imprimé par le choix de focus, quelle augmentation ou réduction ? Juge de ligne lors des matchs de Federer. Slimane ou Kendji Girac (The Voice), sacrés stars ès buzzers, révélées en prime time… Curieuse de savoir quelle aurait été l’appréciation de M.Pokora sur Johnny Cash déboulant de la scierie ou Iggy Pop commençant à descendre son pantalon, hors et avant contexte. La singularité, the real punk par définition malmènent les grilles. Il serait dommage d’oublier que cela peut être dans un sens inattendu de douceur, de discrétion au lieu de turbulences plus ou moins feintes ou plaquées.
Les hommes au vestiaire, après un match de rugby, saisis dans une sueur propre, une vapeur honnête ? Si cela n’empêche pas de suivre ensuite l’under the skin au-delà du making-off, Colin Smith battant la campagne sans retour sur investissement, chez Tony Richardson («La solitude du coureur de fond»)… Dans le bricolage, la déco, la préparation d’un mariage, l’éducation des enfants reprise en main… Le parrain et la marraine lors d’un baptême privé ne tiennent pas bébé de la même façon lorsqu’ils se savent filmés grâce à un smartphone. Que choisit-on de «surprendre», de restituer ? Cette émulation, ou ce décalage doivent se retrouver quelque part, dans la tentative de traduction d’une vérité dont la confirmation ou la démonstration, le travestissement, le rendu subjectif, la recomposition, le déguisement, voire le trucage façonnent autant de facettes parlantes. J’aime bien jeter un oeil sur les films de classe ou d’apprentissage, en général… en France, Cantet, Kechiche, Lilienfeld.
Le passeport fitzgeraldien pour l’autre côté de la baie acquis par SdF, pas mauvais a priori pour en faire un cinéaste. Un an avant le tournage, il se lance, filme à l’arrache la session en cours depuis cette place charnière. Ladj Ly, acteur français originaire du Mali, réalisateur, banlieusard, musulman, figure incontournable de la cité des Bosquets à Montfermeil, qui avait co-signé avec l’artiste JR un projet monumental sur la banlieue pendant les émeutes de 2005, est appelé en renfort à la co-réalisation tout en le laissant libre. Leïla, jeune fille d’origine syrienne qui porte le voile et milite pour un collectif féministe, Elhadj, qui a continué ses études après l’incendie de son HLM qui l’a mis à la rue, Eddy qui vit en pleine nature, prêt à marcher quotidiennement 20km pour étudier… Les candidats sont suivis dans leurs vies en dehors de l’école. Pas seulement les barres d’immeubles, les tours… la forêt, les zones pavillonnaires.
« Mon père, c’est Chuck Norris ». Des figures archétypales, à la fois elles sont réelles, énergisantes, cueillies sous cet éclairage.
Le premier jour de tournage avait coïncidé avec l’attentat contre Charlie Hebdo : alors que la France est grièvement ébranlée, le documentaire tourné célèbre l’écoute et la parole. Filmés à quatre caméras pour multiplier les champs-contrechamps, avec deux cadreurs professionnels et deux amateurs eux-mêmes étudiants à Saint-Denis, les élèves se savent respectés.
Petits cailloux dans la bouche de futurs orateurs, semés pour baliser le terrain par temps brouillés, sous la menace de tonnerres que font redouter une météo hexagonale pré-électorale, un climat international délétères?  L’approche de Stéphane de Freitas, insérée dans un champ pragmatique à jury collégial, est bienveillante à chaque instant, favorise l’optimisme. Le cinéma d’auteur pour se mettre en conditions peut commencer par des gammes. Les sportifs le savent, échauffement nécessaire avant d’entrer sur le terrain. Le film au passage ouvre une petite porte de sortie du « tout endogamique » et du « faire cinéma, sport de riches », sous un mode espérons-le moins illusoire qu’un vedettariat de télé-crochet.
Le programme Eloquentia est désormais présent sur le territoire français entre Grenoble, Limoges et Nanterre. Le jeune cinéaste s’est retiré pour en remettre la gestion aux élèves. Ce sera intéressant de voir comment, après ce passage de témoin, il conservera sa casquette de militant et de réalisateur sur un sujet de société traité sous l’angle de la fiction.
La sortie en salles s’inter