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La République Du Cinéma

« Voyage en Chine »: en quête de l’enfant perdu

Par Sophie Avon

La télévision a des vertus insoupçonnées, qui telle une déesse de la modernité annoncerait à Liliane ce qu’il l’attend. Tandis qu’elle fait la vaisselle, le journal évoque François Hollande recevant son homologue chinois. Il n’en faut pas plus pour penser que cette ménagère taciturne va tout planter pour s’en aller en Chine. Le titre aide, bien sûr.

Rien n’est pourtant moins évident que de voir cette femme massive et d’un certain âge, prendre un billet pour l’Empire céleste. Le film joue volontiers de cette gageure. Sans explications superfétatoires, montrant juste ce que produit une mauvaise nouvelle frappant une maison déjà ensommeillée, Liliane sortant dans la nuit à bout de souffle, ce « Voyage en Chine » multiplie les ellipses mais prend son temps avec les plans. Laissant supposer le pire – la mort du fils – choisissant de s’attarder sur les visages éplorés des parents, Liliane donc (Yolande Moreau) et son mari (André Wilms). Le chagrin plutôt que les mots, les larmes plutôt que les phrases :  on pourrait résumer ainsi la ligne de ce premier long-métrage qui  montre plutôt que de dire et traque ce qui est un peu caché, un peu flou, voire hors cadre. C’est une forme de maniérisme efficace, un parti-pris de mise en scène qui préfère la profondeur de champ et la perspective plutôt que la surface.

Le fils est mort donc, et la mère s’en va en quête de cet enfant avec lequel on comprend qu’elle était vaguement brouillée. En tout cas, elle n’était pas allée le voir en Chine où il vivait et maintenant qu’elle s’y rend pour chercher le cadavre, il est trop tard pour serrer contre elle celui qu’elle aimait. Le père, lui, est éjecté, non sans précaution. Ce n’est pas son histoire. Ce que Zoltan Mayer veut raconter, c’est la greffe d’un amour, la greffe encore possible malgré l’absence, le pacte des défunts et des vivants, pacte de connaissance et d’attention qui en dépit de ce « trop tard »  soufflant sur le récit, ne cesse de prouver qu’il n’est jamais trop tard justement pour rencontrer celui qu’on a  perdu.

La bureaucratie permet au scenario de trouver sa légitimité. Liliane ne comprend rien, va du consulat aux amis de la Chine et de service en service jusqu’à ce qu’elle plie bagage et gagne l’Empire du milieu. Etrangère jusqu’au bout des ongles et jusqu’au bout du nez qu’une vieille Chinoise lui touche en riant comme pour vérifier que les longs profils des Occidentaux ne sont pas faux, Liliane est un corps paradoxal et incontournable qui tout seul, porté par un filet de voix et un regard de fillette, fait sa route dans ce vaste pays inconnu. Ce que Zoltan Mayer en montre est loin du pittoresque, traque le détail et l’intimité d’une région. Ce qu’à sa suite Yolande Moreau véhicule est tout simplement bouleversant. Elle trimballe son mélange d’innocence et de douleur, sa détermination de blessée et sa patience de mère, débarque à Shengdu, frappe à des portes, parle à des inconnus et finalement, se retrouve chez une logeuse dans le Sichuan, au cœur des montagnes, chargée d’aller  reconnaître à la morgue cet enfant tué dans un accident de la route.

La tragédie côtoie la comédie et Zoltan Mayer n’hésite pas à faire cohabiter les deux – mais il n’y a aucun artifice sinon celui d’un récit qui suit son court et fait avec la grâce de l’inattendu. Comme quand Liliane, se promenant, entend tout à coup la voix de Jacques Brel et à l’oreille se dirige pour rejoindre la source de la chanson, tombant par hasard sur une petite cour où des amis rendent hommage au fils. Peu à peu, la mère comprend quel homme il était, entouré, choyé, adorant la langue et le pays qu’il avait choisis, sophistiqué et original, lui écrit-elle dans un cahier où elle couche ce qu’elle n’a jamais pu lui dire, et pour cause. La vie reprend ses droits à travers la disparition – et c’est une autre vie, entre deux mondes, entre deux découvertes, entre deux humeurs. Liliane s’effondre à la morgue mais l’instant d’après, tandis qu’elle choisit un cercueil, tombe sur un retraité qui lui dit qu’elle a l’air d’une Anglaise. Comment ne pas sourire ?

Le taoïsme, en ce qu’il enseigne de porosité entre les mondes, baigne ce film qui de son côté, perce l’invisible pour détecter, au-delà de ce qu’on voit, ce qui existe dans l’ombre. La caméra filme les pieds, les mains ou la branche du cerisier, et cette extrême délicatesse du regard ne ralentit jamais le récit que Yolande Moreau conduit d’un œil bienveillant et radieux. Dans une forêt de bambous où elle se rend avec la compagne de son fils, elle met ses pas à l’endroit précis où son fils a perdu la vie. La jeune fille auprès d’elle tente de lui sourire mais sanglote et son beau visage confond larmes et rire comme si ici, tous les contraires pouvaient cohabiter. Liliane s’est mise à apprendre le chinois, comme son fils, pour comprendre son enfant à travers une langue qu’elle juge à son tour fascinante. Le voyage est une rencontre et celui-ci, ouvert avec la mort, se referme avec une autre vie.

« Voyage en Chine » de Zoltan Mayer. Sortie le 25 mars.

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commentaires

10 Réponses pour « Voyage en Chine »: en quête de l’enfant perdu

Joachin Du Balai dit: 29 mars 2015 à 9 h 03 min

Plus que la Chine, c’est son propre fils qui devient cette terre étrangère à découvrir et cela passe par la langue comme si apprendre le chinois revenait à fixer les traits de ce fils perdu de vue. Belle idée.

xlew.m dit: 29 mars 2015 à 12 h 13 min

Je ne reçois pas cette oeuvre comme un film à idée.
Je ne pensais pas subir la subtilité de son charme comme ça.
Il y a des critiques qui ne peuvent pas souffrir le jeu de Moreau, qui soupçonnent tout film tourné sur des terres étrangères de dévoyer l’exotisme cher au sinophile breton Segalen, bref de nous rouler dans la farine des nouilles chinoises, sous le rouleau, comme une pâte inerte qui n’a pas conscience qu’on l’aplatit avant de lui faire au couteau des tresses.
Le film ne propose qu’une simple piqûre à la jointure de quelque méridien liquide nageant dans la soie sauvage du voile de nos yeux.
Mais non, ça ne fait pas si mal.
Hein ?..
Non, pourquoi ?)
Il y a une sacrément belle exposition des couleurs (même au coeur d’atmosphères un peu plus sombres), voir Li Li An (la Dieppoise et non l’anglaise, Cioran, le plus chinois des lettrés français, disait pourtant que les habitants du port normand l’étaient bel et bien, anglais, au moins de caractère), rencontrer les coutumes du « Li », le Dharma chinois, drapée dans son manteau rouge, signal de joie, casquée de ses cheveux gris-blonds-blancs de panda géant et sacré du Sichuan, eux-mêmes renvoyant tous les signes appropriés aux teintes du deuil, nous fait glisser instantanément sans chiqué dans l’onde du « Qi ».
Des verts, des rouges, et des parmes sur les murs.
Des jeux de flou, dans l’absence de flouerie.
De la bonne brume de cinéma.
Sans forcer, et c’est bien vu car dans le Tao, les chansons et les rires, les pleurs et les lamentations, se croisent au petit point comme dans les broderies de nacre des villes de Chengdu ou de Langzhong, comme ça, sans jamais trop prévenir, une maille de néo-confucianisme à l’endroit, une baille de charpentier capitalistico-communiste à l’envers.
(Il ne fait jamais froid à Chengdu, Si ?
Ah, tu vois.
Oui, les été sont longs et très chauds.)
C’est vrai que « l’idée » du fils-fil-rouge peut à tout instant déborder la trame du récit et montrer les filaments de sa barbe blanche, mais on peut voir la récurrence de cet argument comme appartenant à ce que les théâtreux appellent un « champ de coexistence », c’est à dire un énoncé qui en file un autre (dans le cas présent, le fils pourrait représenter l’extinction lente de la puissance économique française qui chaque jour en prend un peu plus dans la théière au niveau de la balance des échanges, certains jurant toutefois qu’on ne verra jamais les avions Comac 9, construits à Chengdu, concurrencer les Airbus, en un mot l’enterrement des espoirs de prendre sa part du gâteau financier, on les rapatrieraient alors nos espoirs, tout comme la Chine exporte ses sweat-shops à l’étranger pour faire baisser les coûts, mouvement parallèle, d’ailleurs assez noir et peu commenté, dans une autre direction.)
(Tu savais que Chengdu était un centre de de culture de l’hibiscus ?
Comme à Grasse ?..
Je ne sais pas, peut-être.)
Liliane, Yolande, prénoms de fleur ou de couleur, le lys, le violet, teintes de deuil, il faut voir l’actrice peinte en rouge par Séraphine, réembrasser son saint-Christophe, telle une « rose de Chine » venir à bout des bureaucraties duelles, en France et dans l’Empire, soeurs d’inflorescence, sur le Pré de l’Asphodèle ou au milieu des Sources Jaunes.

JC..... dit: 29 mars 2015 à 12 h 19 min

Je viens ici, non pour la production cinématographique contemporaine qui m’indiffère totalement, mais pour les billets de Sophie, toujours exceptionnels…

Dieux ! Quelle sainte femme…

Evidemment, je saute les baveries de Xlew, de la Reine des chats, et autres Rillette ou Barosseries… on est pas aux pièces jaunes !

La Reine des chats dit: 29 mars 2015 à 12 h 34 min

Vous faites bien, mon bon JC, sautez, sautez! Votre saine révérence envers SA sera de toute manière décomptée sur votre temps de purgatoire. Le Très Haut sait tenir compte, D.ieu n’est qu’amour. Moi qui pensais que vs étiez un vrai méchant! Mais non, juste une personnalité anale : léchant les puissants, ceux dont vous pensez qu’ils détiennent autorité, ne loupant pas une occas de piétiner les autres. Heureux homme! Ce pragmatisme vous met déjà sur la voie de la rédemption, vous sauvera.

JC..... dit: 29 mars 2015 à 13 h 57 min

« Mais non, juste une personnalité anale »

Hommage rendu à une personnalité « anale », par une personnalité « conne » …

Je prend !

La Reine des chats dit: 29 mars 2015 à 14 h 06 min

« Je prends », comme vs y allez, petit canaillou! On se croirait en plein Lower Manhattan, « Le loup de Wall Street »… Allez-y mollo, vs n’ignorez pas que cela fait monter les actions

Jacques Barozzi dit: 29 mars 2015 à 22 h 20 min

Un beau voyage en douceur dans la Chine profonde avec le minimum de commentaires : reposant !

Le contraire de « Inherent vice », beaucoup trop bavard (ou littéraire) à mon humble goût.

En revanche, j’ai bien aimé le « Hacker », film et héros…

JC..... dit: 30 mars 2015 à 9 h 59 min

« beaucoup trop bavard (ou littéraire) à mon humble goût. »

Bavard ? Littéraire ? j’ai toujours cru que l’un était le synonyme de l’autre …

ueda dit: 30 mars 2015 à 18 h 16 min

N’écoutez pas le camarade JC, reine des chats et xlew, c’est un affreux!

Bienvenue aux commentaires!

J’ai connu les maisons de thé de Chengdu quand on s’y rendait encore en uniforme bleu ou vert.

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