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La République Du Cinéma

« Welcome to New York »: Depardieu ensevelit DSK

Par Sophie Avon

« Quand on s’est retrouvé dans la maison de New York où ils avaient vécu, quand je me suis retrouvé à jouer ce personnage de futur président, j’ai eu l’impression de rentrer dans une pièce de Peter Handke ». Gérard Depardieu évoque son rôle dans « Welcome to New York » d’Abel Ferrara, admet que l’ombre de DSK planait sur le tournage mais qu’il ne s’est jamais identifié à lui. D’ailleurs, il a dit et redit qu’il n’aimait pas l’homme. L’interpréter, c’est une autre histoire. Il l’incarne, du moins incarne-t-il un personnage entièrement recréé d’après la personne publique qui il y a trois ans, alors que le festival de Cannes battait son plein, se faisait arrêter à l’aéroport.  Il l’interprète et en acteur qu’il est,  offre le meilleur à ce Monsieur Dévereaux qui passe en quelques heures d’un statut à l’autre, se retrouve menotté puis emprisonné avant que la nouvelle de sa chute n’arrive jusqu’à sa femme et qu’elle le rejoigne. Dans cette maison luxueuse qu’elle a louée dans l’urgence une petite fortune (60.000 dollars au mois), ils se retrouvent. Nous y revoilà.

Dévereaux et Simone (Jacqueline Bisset) s’engueulent. Elle essaie de rester calme mais elle n’y arrive pas. Il demande pardon, il ironise, il dit tout et son contraire. Il jure qu’il ne l’a pas fait. Puis il lui cherche noise sur sa famille et son argent, en évoquant la guerre qui aurait servi ses intérêts. C’est bas, confus. Parfois il maugrée, parfois, il n’a pas l’air de comprendre ce qu’elle lui dit. Le malentendu permet aux acteurs d’improviser davantage encore, d’amplifier le malaise, l’épuisement, la nervosité. Elle le traite d’enfant. Il ne ressent plus rien, il est rejeté dans une solitude absolue. C’est l’un des moments les plus forts du film. Il est mis à nu. Il a enlevé ses vêtements devant la police mais là, c’est un dénuement plus terrible. Elle le voulait président mais c’est un gosse qui se fout de tout. Il n’a jamais été que ça.

Même dans les scènes du début, celles où il s’encanaille avec des jeunes femmes, l’orgie finit en bataille de crème Chantilly. Dévereaux et ses amis apparaissent comme des enfants mal élevés, trop gâtés. Qui règlent la marche du monde, mais ne pensent qu’à la luxure. Lui a rêvé d’un monde meilleur, d’un monde d’égalité mais c’est fini. Doublement fini.

Ce qui reste de  »Welcome to New York » est un portrait boiteux, mal fichu peut être, taillé à la va-vite mais saisissant de Gérard Depardieu qui en interprétant Dévereaux, alias DSK – 3 D, oui -,  se substitue au modèle. Il l’ensevelit sous sa silhouette de colosse dont Ferrara saisit le goût de la transgression et l’exagération en tout. Cela ne suffit pas à faire un grand film mais un film de cinéaste, sans aucun doute.

 

 

 

 

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commentaires

41 Réponses pour « Welcome to New York »: Depardieu ensevelit DSK

Jacques Barozzi dit: 23 mai 2014 à 15 h 32 min

« un film de cinéaste, sans aucun doute. »

Un film portrait du dernier monstre sacré du cinéma français : on le voulait Gabin, c’est désormais Michel Simon !

Jacques Barozzi dit: 23 mai 2014 à 16 h 44 min

Vous ne pouvez pas comprendre, Dédé, vous ne connaissez rien au cinéma et à la cinématographie…

Dédé dit: 23 mai 2014 à 18 h 21 min

Vous vous trompez, Jacques, j’ai réalisé trois courts-métrages et écrit un petit livre sur le son chez Welles.

Dédé dit: 23 mai 2014 à 18 h 24 min

J’ai également écrit un article (dans une revue technique) sur les filtres de R. Burke dans Vertigo.

sophie dit: 23 mai 2014 à 18 h 46 min

J’aime assez le Cronenberg, Jacques, mais vu le mal que j’ai avec mes connections depuis Cannes, je vais attendre un peu pour en parler.

u. dit: 23 mai 2014 à 19 h 25 min

Votre première réaction me plait, Sophie.

Je verrai peut-être ce film un jour, mais quoi…
Not high on my priority list.

Je perçois une monstruosité.
Appelons-le « le Corps de Depardieu », pour ne pas évoquer le personnage évoqué par le livre de Marcela I. et accessoirement (hum, hum) par la planète entière.

L’acteur (qu’on a tous aimé, in illo tempore) dans sa vie personnelle (je ne le connais pas) a choisi d’aller jusqu’au bout de ce qu’on pourrait appeler un devenir-porc.
(Je bouffe, je baise, je pisse en public, je vous emmerde et je vous le dis en russe –quelque chose comme ça).
Il y a comme un défi et comme un désespoir dans cette auto-destruction.

La mise à nu de ce corps devenu obscène, qui en mime un autre, doit avoir quelque chose d’insupportable.
Que fait le film de cet insupportable?
Je ne le saurai peut-être jamais, mais je me souviendrai de ça:
« Elle le voulait président mais c’est un gosse qui se fout de tout.
Il n’a jamais été que ça. »

Prenez le temps de dormir, Sophie!

xlew.m dit: 23 mai 2014 à 23 h 07 min

Que Ferrara soit obligé de sortir son film de cette façon (en streaming) est plutôt dommage, je serais assez pour que les films passent, quelques jours après leur sortie en salles, en vidéo à la demande sur les écrans domestiques, mais dans le cas présent nous savons tous très bien pourquoi la production s’est résolue à ce choix…On a l’impression que sont convoqués à la chaîne tous les voyeurs, cela ne donne pas beaucoup envie d’aller streamer le film.
Ferrara est un cinéaste important, plus que talentueux, je suis certain qu’il s’en tape royalement de l’histoire, du fait divers, ce qu’il veut c’est filmer New York, dire New York, pas seulement celui du NYT ou du New Yorker, celui du Post aussi. En dire la chronique.
Personnellement cela ne me choque pas que l’on nous montre des politiciens (tiens « de gauche », comme c’est étrange, mon cher cousin) user et mésuser des femmes comme si elles étaient des Kleenex, l’ex-proc de New York (l’inénarrable E. Spitzer) et l’ex-dirlo du FMI ne sont que deux troncs qui cachent la forêt de la prostitution douce et dure qui a court dans la grosse pomme.
Souvenons-nous des beaux films d’Amos Kollek et de Lodge Kerrigan sur la façon dont certains mecs engagent des « copines » (pour reprendre le terme de Dévereaux),
J’ai une pensée pour Katrin Cartridge-Claire Dolan et pour Anna Thomson-Fiona, ce soir.

Miroir, mon beau miroir dit: 23 mai 2014 à 23 h 34 min

Jacques Barozzi dit: 23 mai 2014 à 16 h 44 min
Vous ne pouvez pas comprendre, Dédé, vous ne connaissez rien au cinéma et à la cinématographie…

Jacques Barozzi dit: 23 mai 2014 à 23 h 53 min

Moi j’ai très envie de voir le film, mais en salle…
Il faut aller au bout du voyeurisme et passer de l’autre côté du miroir, Xlew, et regarder la vérité en face !
Depardieu et Ferrara ont des choses à nous dire…

xlew.m dit: 24 mai 2014 à 0 h 31 min

En salle, est-ce possible ?
Quelque chose me dit que tu ne serais pas insensible au talent de J. Bisset, Jacques (extra dans un film avec Belmondo et dans le Truffaut.)
Elle défend le film tout en regrettant la teneur de certains de ses dialogues. Dans la « nuit new yorkaise plus qu’américaine », les fantômes de Paul et Alexandre Rosenberg lui ont peut-être soufflé le rétablissement d’une ou deux vérités.

Dédé dit: 24 mai 2014 à 8 h 14 min

(extra dans un film avec Belmondo et dans le Truffaut.)

Mouais. Surtout dans Under the Volcano. Moins dans le Cukor mais c’était quand même un Cukor (autre chose que de Broca et Truffaut comme mise en valeur) et, question de génération peut-être, on ne peut pas oublier Bullitt.

julay dit: 24 mai 2014 à 8 h 18 min

L’élément de langage que les amis de DSK utilisent pour dégommer le film, c’est qu’il serait nul(l’avocat le qualifiant carrément de merde).J’attendais votre jugement Sophie et je l’appécie. Pas un grand film , mais un film de cinéaste..Tiens, c’est l’impression que m’ont toujours laissé les films de Ferrara !

JC..... dit: 24 mai 2014 à 8 h 39 min

Il me semble que nous comprendrions mieux cette histoire de fornication si nous nous jetions, courageux, libertins et déterminés, dans le stupre et la luxure new-yorkaise !

Comment combattre le péché sans bien le connaître ?…

la Reine des chats dit: 24 mai 2014 à 9 h 15 min

Les échos reçus par ailleurs, je parle de personnes l’ayant vu avec lesquelles j’ai pu en discuter, ne me donnent pas très envie d’y aller. Ferrara m’intéresse par ailleurs. Je donnerai peut-être plus volontiers dans son Pasolini. On verra. Je crains que ce Welcome to NY, ce soit plutôt nudité de l’ogre livrée cash, partouses à gogo filmées plein pot en guise de subversion, c’est à dire l’indice d’une panne artistique, d’une paresse intellectuelle de la part d’Abel. Plutôt que de fixer depuis la tombe un oeil morbide et sans complaisance sur le Caïn d’une société pourrie jusqu’à l’os, revêtue de jolis voiles, il préfère jeter en pâture quelques scènes bien faites pour horrifier le bourgeois mais titiller le bobo. En même temps, je suis curieuse. Je reviendrai peut-être sur mes préventions.
Dernier opus des X-men en revanche aucun doute, que personne n’y aille! Affligeante panouille, au budget suffisant pour racheter les dettes grecque, espagnole et italienne réunies. Stan Lee, « Mister Marvel » tire sur la corde de vilaine manière, à la façon d’une cocotte vieillissante qui forcerait sur le fond de teint pour tenter de faire croire à ses dix-huit ans. On est loin de la magie enfantine, inventive et mythologique, de certains débuts, « Magneto », maître des métaux tordant par désespoir le portail d’Auschwitz où il est séparé de sa mère, arrêtant les balles, faisant ensuite danser dans l’air des navires de guerre, Jane Grey la télépathe se dédoublant au moment de mourir en « Phoenix », sa part noire, refoulée et invincible, « Mystic », superbe animal au corps bleu ayant don de se transmuter en toute chose ou encore, Kevin Bacon, dandy délirant et cruel, rajeunissant à vue d’oeil tel un monstrueux Dorian Gray accompagné de sa James Bond girl en diamant, dans un des meilleurs épisodes, à mon avis, celui de la genèse : Magneto/Michael Fassbender redevenu jeune va faire un tour à Bariloche, histoire de rendre une visite à ceux qui avaient emmené sa mère, faisant taire sa détresse à coups de crosse…Charles n’a pas encore perdu l’usage de ses jambes, vivant toujours dans son manoir et s’apercevant de ses dons d’entrer dans la tête des gens. Assez prenant et édifiant, alors.

Dimitri d'Arlatan dit: 24 mai 2014 à 9 h 29 min

Je me demande si la reine des chats n’est pas Jacques Barozzi. Même constance dans le n’importe quoi.

Jacques Barozzi dit: 24 mai 2014 à 10 h 45 min

C’est trop d’honneur, Dédé, moi la Reine, un fou zigzaguant tout au plus, et vous, un… pion !

la Reine des chats dit: 24 mai 2014 à 10 h 48 min

Cher Arlatan, votre perspicacité sans faille laisse bouche bée! Encore perdu une occasion de vous taire. Cela dit j’imagine aisément que si on devait attendre un truc intelligent de votre part il faudrait attendre des plombes, donc stoppons là. Bah. Vous n’avez qu’à mettre un franc dans le nourrain, guidé par Maître Capello (post mortem, c’est encore meilleur), en manière de pénitence : rien qui mérite davantage.

la Reine des chats dit: 24 mai 2014 à 10 h 58 min

Jacques, merci, tout le monde n’a pas eu à votre instar des parents aussi classieux que ceux d’Al Pacino. Que leur mémoire soit saluée. Laissons Arlatan muré dans sa tour. Il n’a manifestement pas mesuré que savoir roquer ne consiste pas à aboyer à sec comme chienchien du même nom.

Jardinier dit: 24 mai 2014 à 11 h 05 min

« Même constance dans le n’importe quoi. »

Juste remarque.
Un n’importe quoi différent cependant, là où Barozzi pose une question bateau en une ligne et demie la reine nous tartine sa sauce insipide sur 30 ou 40.
L’un s’écoute à l’oral, l’autre s’écoute à l’écrit.
Deux styles, une constante.

la Reine des chats dit: 24 mai 2014 à 11 h 12 min

Sûrement, Jardinier, sûrement. Mais on s’assume, on ne pavoise pas. On ne change pas de pseudo pour égratigner gratuitement, dire du mal, être malveillant sans risque derrière son gentil petit écran.

u/ ueda dit: 24 mai 2014 à 11 h 14 min

Jardinier dit: 24 mai 2014 à 11 h 05 min
« Même constance dans le n’importe quoi. »

C’est aussi ça les blogs.

Un n’importe quoi est critiqué par un même pas quelqu’un.

la Reine des chats dit: 24 mai 2014 à 11 h 19 min

Puis vs avez raison, Jardinier, s’écouter écrire, pourquoi pas, j’adhère. Que ce soit mezzo voce ou ds un gueuloir, ça peut être utile, voyez,,tandis que pour la parole creuse, la solution?

Jardinier dit: 24 mai 2014 à 12 h 21 min

« On ne change pas de pseudo pour égratigner gratuitement »

Mais ma reine quelle différence entre garder « reine des …. » comme pseudo ou en changer régulèrement ?
Rien, le masque est le même.
Barozzi c’est différent, lui vient vendre des livres.

TKT dit: 24 mai 2014 à 17 h 00 min

J’ai regardé le film, je l’ai aimé, pour différentes raisons.
Depardieu est Depardieu, un des plus grands.
Jacqueline Bisset est parfaite.
Qui s’en sort au plus mal, DSK ou Anne Sinclair ?
Je n’ai pas compris l’attaque, dans les dialogues, sur la famille Rosenberg ou sur le père d’Anne Sinclair. Un reproche sur une histoire datant de 45.
Pierre Assouline, qui semble mépriser largement Rosenberg, doit avoir une réponse.
Le personnage de DSK a un problème de « sexual drive » (merci Yu Hua, pour le concept), son épouse aime les hommes intelligents et qui sont des générateurs de « pouvoir ». Du vrai pouvoir, en dehors de l’argent.
Ce que je n’ai pas aimé dans le film, je vois mal DSK comme Depardieu le représente, un homme mal soigné, mal habillé, cheveux crasseux. Pour l’affaire du Sofitel, ce n’est pas la vraie histoire, car la vérité restera à jamais, inconnue.

PS: 60’000 pour un loyer d’une maison, dans Manhattan, pour une personne vivant hors-norme, ce n’est même pas un sacrifice. Anne Sinclair c’est montrée dans la vraie histoire, jusqu’au divorce, être une grande-dame. Avait-elle l’ambition de devenir Madame la Présidente ? Pourquoi pas, où serait le problème ?

Des spectateurs ont dit avoir vu, un film pornographique, ce qui est faux, mais le film explique bien la pathologie du sexual drive, de DSK.
En regardant le film, je me suis dit, au moins il ne prend pas de cocaïne et n’est pas alcoolique…

Excellent regard aussi, sur la société américaine.
La démocratie américaine ? On traite souvent les puissants comme les humbles ou, vice-versa. Ce qui ne veut pas dire que l’on traitasse les humbles comme les puissants, mais tous comme de la merde.
DSK fut humilié inutilement, pour au finish, ne pas vraiment lui faire un vrai procès. Ni à la femme de chambre.
Dans un hôtel de ce niveau, chaque employé connait la présence des VIP. Et DSK était en plus d’être le patron du FMI, un futur candidat à la présidence.

Depardieu est un des plus grands acteurs vivants, worldwide, même dans ce film bien entendu. Et grand courage de comédien, la scène de fouille dans la prison…

JC..... dit: 24 mai 2014 à 19 h 24 min

Quel match ! Jonny be good …
(vous me pardonnerez, Sophie : l’émotion naturelle d’un amoureux du sport, difficile à comprendre si l’on a pas connu la compétition)

E. Rum dit: 24 mai 2014 à 22 h 25 min

Remarquable critique de TKT. Finesse de l’analyse, attention pointilleuse à la cinématographie et mise en perspective dans le contexte. Excellent.
Je ne connaissais pas le verbe « traitasser », j’aurai appris un mot, merci.

(Ce « TKT » serait-il un alias de Jacques Barozzi ? On sent une parenté intellectuelle.)

u/ ueda dit: 24 mai 2014 à 22 h 37 min

Quelle journée, j’imagine, de sentiments contradictoires, de bouffées d’enthousiasme irrationnelles, de serments trahis, de fatigues superlatives (celles qui président, le soir venu, aux abandons coupables, ou au contraire aux fidélités obstinées).

Sophie a droit à une nuit splendide, et demain matin à un breakfast substantiel.
Ensuite, elle va nous dire sans mâcher ses mots (if you please) son opinion sur le jugement du jury.

Buona notte!

TKT dit: 24 mai 2014 à 22 h 43 min

que je traitasse
que tu traitasses
qu’il traitât
que nous traitassions
que vous traitassiez
qu’ils traitassent

Là où j’ai fait une faute, que je corrige:
Anne Sinclair s’est montrée dans la vraie histoire

@ E. Rum: Bonjour, adieu !

Sophie dit: 26 mai 2014 à 13 h 52 min

Mon palmarès, c’est la palme aux Dardenne. Et à Léviathan, le film russe, dont je parlerai quand il sortira.

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