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La République Du Cinéma

« White God »: Kornél Mundruczo lâche les chiens

Par Sophie Avon

« White God » n’a rien à voir avec « White dog ». Kornél Mundruczo ignorait tout du film de Samuel Fuller au moment où il tournait le sien. S’il revendique une influence, c’est du côté de l’écrivain sud-africain J.M. Coetzee, autrement dit de la fable sociale. Voire.

Et si toute cette histoire avait jailli d’une image primitive ? D’un plan dont la force serait telle qu’elle percuterait l’imaginaire ? Une meute de chiens féroces lancés dans les rues désertes de Budapest à la poursuite d’une jeune cycliste : l’apparition est saisissante, elle a à voir avec nos terreurs les plus anciennes, et tout le film joue de ce choc initial, déployant une histoire qui mêle les légendes, assume ses emprunts et va de Walt Disney au « Joueur de flûte » en passant par Spartacus.

Lili est une fillette de 13 ans à qui l’on a arraché son chien, Hagen, un coupé de labrador au poil roux et au cœur loyal. Elle doit aller passer plusieurs semaines chez son père, vétérinaire dans un abattoir, et celui-ci refuse de payer l’impôt sur les bâtards que le gouvernement a mis à l’ordre du jour  – la loi a été à deux doigts de passer réellement en Hongrie. Un détail vaut pour ce qu’il dit du climat national : c’est une voisine qui dénonce le père. Lequel emmène Lili et Hagen dans sa voiture, débarque le chien et repart avec sa fille en pleurs. Ce n’est pas la première fois que dans un conte, on envoie se perdre ceux dont on veut se débarrasser et qui bien sûr, ressurgiront sous la forme de nos pires démons.

Hagen galope après la voiture, fixe sa petite maîtresse qui le regarde en pleurant par la lunette arrière. Elle a tant fait pour garder son chien. Elle a essayé de le planquer dans un placard le temps de sa répétition – elle est trompette dans un orchestre qui joue la Rhapsodie hongroise de Liszt -, elle a dormi auprès de lui dans la salle de bain pour ne pas le laisser seul, elle s’est même échappée avec lui. « Fuguer pour ce clébard ! » lui a crié son père en la retrouvant. Comme quoi, il ne comprend rien.

A présent, Hagen erre dans la ville, livré à lui-même.  C’est un animal sensible qui tressaute à la moindre sirène. Le long des grandes flaques d’eau qui festonnent la périphérie de la ville, il apprend à vivre sans elle. Il apprend à déjouer les pièges des hommes, ceux de la fourrière notamment qui viennent attraper les bâtards. Un corniaud blanc et noir lui donne un coup de main. Pour un peu, on se croirait dans « La belle et le clochard ». Finalement, Hagen va découvrir la cruauté et se rebeller. Avec tous les bâtards de la ville, la lie de la société, il se dresse contre la loi du plus fort. Kornel Mundruczo filme son parcours comme s’il était un être humain, un enfant ayant perdu son innocence. Il en fait une présence magnifique, bouleversante, imprévisible. Un être blessé qui aurait été si heureux avec sa petite maîtresse que désormais il n’aurait plus rien à perdre. Un individu fait pour l’amour et condamné à donner la mort. Il filme sa détresse, sa solitude, sa détermination, et jusqu’au plan final dont on ne dira rien, sinon qu’il dépasse en force l’ouverture du récit, file l’idée d’un justicier ayant libéré les siens pour prendre sa revanche sur le monde et conquérir sa véritable place.

La ville s’est vidée. La police est sur les dents. Lili, elle, a toujours l’espoir de retrouver Hagen et le suit, à quelques heures de distance, dans tous les endroits où il passe, laissant des traces de violence. Cet échange de sauvagerie et d’humanité, cette façon de faire migrer la cruauté de l’homme au chien qui tout à coup n’attaque plus pour se défendre mais pour sa dignité, donne à « White God » sa logique à la fois troublante et mélodramatique. Aux confins du cinéma de genre mais restant obstinément dans un sillon réaliste, le film tire un parti exceptionnel de son aspect animalier, et c’est en grand formaliste, que Kornél Mundruczo élabore son final si attendu : la meute face à l’enfant, au cœur de la nuit.

  »White God » de Kornél Mundruczo. Sortie le 3 décembre. Grand prix d’un certain regard à Cannes.

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commentaires

15 Réponses pour « White God »: Kornél Mundruczo lâche les chiens

La Reine des chats dit: 1 décembre 2014 à 18 h 19 min

Tu m’as fait pleurer.Contente?
Un billet-métaphore d’une grande concision, d’une grande finesse. On se croirait dans une de mes nouvelles préférées de Canty, « Chiens ». Ici l’image moniste, animale,au lieu de produire de la mièvrerie, fait sens brutal. Si je ne m’abuse, un des propres romans de SA – serait-ce la Bibliothécaire? – proposait déjà à l’inverse la figure de la horde, de la meute comme représentation du « rentré » promis à déchaînement potentiel, des terreurs non dites, d’un sens caché à la Edward T.Hall. D’ailleurs Redford, acculé,poursuivi par une populace en mal de lynchage, tandis que Brando ou Angie Dickinson essaient en vain de contenir la violence qui gronde puis déborde sans frein fait appel aux mêmes mécanismes exactement. Une sorte de donné à voir en coupe des leviers à l’oeuvre ds le populisme ou les dictatures, de la domination& du leadership exercés par la foule
JC Azerty, ou qq forme que ce soit de l’hydre à 7 (plutôt 77?) têtes, si vs venez par ici, essuyez vos grosses papattes boueuses avant de les poser sur le clavier, merci

long gone goddess dit: 1 décembre 2014 à 20 h 37 min

JC Azerty, ou qq forme que ce soit de l’hydre à 7 (plutôt 77?) têtes, si vs venez par ici, essuyez vos grosses papattes boueuses avant de les poser sur le clavier, merci

C’est assez discourtois de lancer des invitations ailleurs que chez soi ; quand bien même la prescription jouerait là à plein : https://www.youtube.com/watch?v=ZpzBIjvuxMY

La Reine des chats dit: 1 décembre 2014 à 21 h 51 min

Mais oui ms oui, long gone. Ms l’ironie, surtout qd elle est bien gentille, n’a js tué personne. Il s’agit avant tout de ménager la pudeur du « Clavier fou » – je ne parle pas de Christian-, menacé de pâmoison, démangeaisons, rougeurs, implosion intime genre caméléon posé sur un tissu écossais dès lors qu’on dit quelque part du bien d’un billet, d’un film ou d’un livre : le pauvre, affolé, voit alors du cirage de pompes partout! Songez un peu à sa santé et à ses nerfs. Puis il a peut-être davantage d’humour que vs ne le pensez? Cela me rappelle la formule qu’une vieille dame que j’ai connue employait toujours (en yiddish, s’il vs plaît, ce qui forçait son fils à me la traduire, et la rendait plus savoureuse et tendre à mon oreille). Une grande partie de sa famille était morte à Auschwitz. Elle disait : « à chien méchant, il faut commencer par donner deux sucres ».
Avant de rajouter : « Sauf avec les bergers allemands. J’ai essayé, avec eux, ça ne marche pas ».

La Reine des chats dit: 1 décembre 2014 à 22 h 17 min

Bah. Non. Je suis le chat qui s’en va tout seul, qui plus est souriant comme celui du Cheshire. Le film a l’air intrigant, et le billet de SA donne envie. Bonne semaine à vs, JCAzerty &tous ses pseudos réunis compris. Meow meow

D. dit: 2 décembre 2014 à 12 h 14 min

Reine des chats, je vous trouve un peu primesautière.
Et je partage souvent les analyses très profondes de J-C Azerty.

D. dit: 2 décembre 2014 à 12 h 15 min

De plus, permettez-moi de vous le dire, quand on signe Reine de chats, on s’abstient de parler d’un film sur les chiens.

La Reine des chats dit: 2 décembre 2014 à 13 h 21 min

Film intrigUant, bien sûr.Quel billet!
D., »s’entendre comme chien et chat » n’a peut-être pas le même sens pour moi, en effet. Les exemples que j’ai sous les yeux font que je l’entends plutôt comme une connivence qui défie le sort et la pente. L’altérité, c’est tjs le regard de l’autre qui ns la flanque au visage, remarquez, comme lorsque je me trouve avec un ami de Kinshasa, dont on me parle en me disant « ton ami qui est noir ». Ce à quoi je réponds invariablement « Ah bon? Comment as-tu deviné? ».
Vous savez tbien par ailleurs que JC Azertyuiop^$qsdfgjklmù*wxcvbn,;:! a toute ma considération, dès lors qu’il ne vient pas pour le seul plaisir de planter la pagaille, dire du mal a priori de tout et de rien, surtout de ce qu’il n’a approché ni des lèvres ni des dents. Voulez-vs me faire dire que sa manière de pratiquer ce sport le cas échéant me fait rire? Oui. Seulement c’est comme quand je vois un teckel s’escrimer à l’entrée d’un terrier : d’un côté je suis épatée par la pugnacité à l’oeuvre, de l’autre je me représente la renarde terrée au fond du trou, tétanisée, ayant à défendre parfois des petits. Qu’est-ce que je fais? J’écarte le chien. D’autres manières de s’amuser: il n’a qu’à courir sous les arbres, ou gniaquer les mollets du facteur. Un mets de roi, depuis qu’ils ne circulent plus à vélo, ms en camionnette. C’est tout pour une dizaine de jours, ciao

Rizhome dit: 2 décembre 2014 à 15 h 11 min

Les renards n’ont pas de terrier. Vous devez confondre avec les lièvres. Je vous donne un truc pour les différencier : la queue. Celle des lièvres est en pompon, celle des renards en panache.

Que ce qui doit être dit soit dit: 4 décembre 2014 à 10 h 53 min

Sophie, votre blog est le meilleur de toute la série des républiques {de la culture}. Le mieux écrit, le plus intéressant.

Paprika dit: 9 décembre 2014 à 16 h 53 min

Trés bonne critique !
J’ai vu ce film hier et il m’a bien bouleversé même sous le travers de la fable. Parabole de la triste situation politique de la Hongrie.
A la fois le cinéma hongrois fait de réelles perçées récemment (Le grand cahier, Silent ones) notamment.

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