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La République Du Cinéma

« Every thing will be fine »: avec le temps

Par Sophie Avon

Pourquoi la 3D ? C’est la question que ne manqueront pas de se poser la plupart des spectateurs en voyant le dernier film de Wim Wenders, « Every thing will be fine ». Un drame assez classique où la mort d’un enfant hante un écrivain qui en est responsable. Une dizaine d’années plus tard, le passage du temps se trouvant ici chapitré en trois fois,  ce qui donne l’impression d’une langueur particulière, l’écrivain, Thomas, ne s’est pas défait de son remords – et il faut bien qu’il affronte ce qu’il a toujours fui, non pas volontairement mais parce que pour survivre il fallait bien faire sans : ce petit corps qui a disparu par sa faute un jour de neige. Il faut être un cinéaste au geste sûr pour fabriquer ce genre de personnage à l’obsession morne. Thomas (James Franco) impose son air épuisé et ses yeux clos tandis que Wenders, calmement, installe un savant climat de menace permanente.

Thomas a donc tué un gosse qui a surgi sur sa route, alors qu’il conduisait dans la tempête. La façon dont Wim Wenders filme l’accident comme une féérie qui se transforme en cauchemar, comme un leurre horrible – il croit que l’enfant est sain et sauf mais c’est le frère qu’il a tué – en dit long sur un cinéaste qui introduit l’angoisse au cœur même de la vie.  De la mort, Wenders ne montre rien, sinon, au bout du chemin, dans la maison qui ressemble à un chalet de conte de fées, la mère (Charlotte Gainsbourg) criant : où est Nicolas ?

Nicolas n’est plus et Christopher est là pour deux. C’est le début du récit. Thomas rentre chez lui accablé. Il sombre dans la dépression, se sépare de sa femme (Rachel McAdams), tente de se supprimer. Mais son écriture a gagné en force et son livre qui paraîtra deux ans plus tard, sera meilleur que les précédents, car en prenant la place de sa vanité, la souffrance a construit un univers d’auteur. Thomas est mort à lui-même ce jour de neige mais l’écrivain en lui est né. L’idée d’un art qui se nourrit de nos deuils, de nos douleurs court de toute évidence dans ce film à la fois étrange et engourdi. Il n’est pas exclu non plus qu’à son tour, l’art ait une dette envers la vie. Thomas est devenu un autre, un être calme, au sang froid et à l’âme malade. Au fond de lui gît ce petit être dont il a supprimé la vie, et un beau jour, il retourne voir la mère. Laquelle fait ce qu’elle peut et devant lui, brûle le roman pour lequel elle a manqué de vigilance, un Faulkner. La relation entre Thomas et la mère est déchirante, impossible et tendre en même temps, faite du besoin d’être ensemble et de la répulsion à devoir affronter chez l’autre le coeur de la tragédie. Le film, de toute façon, ne suit pas cette piste bien longtemps, il se contente de montrer alternativement le trajet de cette femme blessée et celui de cet homme hanté, l’un et l’autre formant pourtant, le seul couple véritablement uni par ce point aveugle du malheur.

Le suspense se mue en chronique douce-amère où vivre et mourir sont de la même essence, accompagnent un mouvement semblable – où sont les vivants, où sont les défunts et que dire du père de Thomas, vieil homme perdu qui contemple le fleuve et agonise sans périr ?

Pourquoi la 3 D donc ? Wenders explique avoir aimé cette technologie à l’époque où il avait réalisé « Pina Bausch ». Il a eu envie d’y revenir. Pourquoi avec un tel scenario écrit par Bjorn Olaf Johannessen? Sans doute parce que de ce sujet sur la culpabilité, le cinéaste allemand fait un tombeau tapissé de ouate. Tout y demeure en suspension, comme si la mort ayant déjà frappé, rien de pire ne pouvait plus arriver sinon un monde éternellement flottant et déréalisé. Il faut voir la magnifique séquence de la fête foraine où la joie de vivre frise la catastrophe et fait peser dans cette nuit pluvieuse l’idée qu’aucune paix n’est jamais acquise. Il n’y a que l’œil du cyclone qui garantisse la paix et c’est un espace précaire, toujours mouvant, au cœur de la tourmente. La 3 D ne fait qu’apporter un peu plus de distance à ce constat à la fois suave et crépusculaire.

Voilà bien le film le plus vertigineux de Wim Wenders qui à 69 ans, connaît le prix du temps. Qu’importe au fond, semble-t-il dire, d’être du bon côté du Styx, arrive un moment où vos fantômes viendront à votre rencontre comme dans le « Nosferatu » de Murnau – « Quand il fut passé de l’autre côté du pont, les fantômes vinrent à sa rencontre ». Ici aussi un fantôme apparaît. Dans le reflet de la baie vitrée, il est accompagné. Ou bien a-t –on rêvé cette silhouette auprès de lui ?  L’heure est peut-être venue de se réconcilier. Avec le passé, avec soi-même.  De toute façon, comme disait l’autre, avec le temps, va tout va bien.

« Every thing will be fine » de Wim Wenders. Sortie le 22 avril.

 

 

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10 Réponses pour « Every thing will be fine »: avec le temps

Van Langhenhoven dit: 27 avril 2015 à 17 h 46 min

Je comprends avec des textes comme celui-ci pourquoi j’aime te lire et combien de chemin il me reste à faire.
Merci

Jacques Barozzi dit: 28 avril 2015 à 11 h 33 min

Wim Wenders prouve que l’on peut faire un bon film avec un scénario digne d’un mauvais roman de gare (l’écrivain qui écrit mieux après l’accident qu’avant !) et offrir de beaux rôles à ses principaux comédiens, notamment James Franco : une narration toute en douceur et délicatesse au fil du temps et des saisons et à laquelle la 3D donne un certain relief, une épaisseur, nous donnant l’illusion d’assister à une pièce qui se prolonge en pleine nature, hors du cadre du théâtre traditionnel : intérieur-extérieur, comme dans la vie en somme…

Arnaud dit: 28 avril 2015 à 12 h 02 min

hello,

à l’instant où on apprend la disparition de René Féret, on se dit que tous les moyens du monde, même gonflés en 3D, ça ne pèse pas grand chose pour faire une belle œuvre

Phil dit: 28 avril 2015 à 17 h 36 min

sapré baroz. ça ne vaut pas Alice dans la grossstadt des années septante.
et puis la 3dé, pfff…à berlin, 1 euro la location des lorgnons qui font mal au pif et donnent la nausée à la sortie.
déjà Herzog avait pratiqué, avec sa grotte de chauvet en 3D. Les papys découvrent le laser et fichent du strobinoscope à toutes les sauces.
le cinéma, ça trompe énormément !

arthur dit: 28 avril 2015 à 18 h 48 min

« ça ne vaut pas Alice dans la grossstadt des années septante »

Exactement. Et puis pourquoi un titre en English

Jacques Barozzi dit: 29 avril 2015 à 9 h 22 min

Certes, Phil, la 3D est souvent un (mauvais) gadget, mais pas toujours, même Godard y a eu recours dans son dernier opus !
Et Méliès ou les frères Lumière n’auraient pas manqué de s’y intéresser ?

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