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La République Du Cinéma

« Winter sleep »: un hiver en or

Par Sophie Avon

Nuri Bilge Ceylan aime à dire que son dernier film récapitule les autres.  En même temps, c’est une œuvre poussée par une autre nécessité, celle d’explorer le langage théâtral, si bien qu’il y a beaucoup de dialogues dans « Winter sleep », vaste méditation – 3 heures 16 – qui a récolté la palme d’or au dernier festival de Cannes – après une filmographie régulièrement couronnée sur la Croisette.

Aydin, comédien à la retraite et double de Bilge Ceylan, assiste au délitement de l’amour depuis son hôtel de Cappadoce, en Anatolie. L’hiver est là, il est vrai, qui pousse à la mélancolie et recouvre la steppe de neige. Dans ce paysage irréel où les maisons sont creusées dans la roche et où les dentelles de pierre sont comme des stèles, peu de choses suffisent à faire vaciller. C’est comme si dans la lenteur de la morte saison, tout s’effritait pour laisser place au vide.

A l’Othello, Aydin vit entre sa sœur Necla et sa jeune épouse Nihal. L’une est pleine de rancœur à la suite de son divorce, l’autre s’est repliée sur elle-même et mène sa vie à sa guise sans partager grand-chose avec son mari. Tous les trois se croisent, prisonniers d’une grande solitude tout en feignant d’être très occupés. A commencer par Aydin qui écrit des billets pour « La voix de la steppe », la gazette locale – « une feuille de chou » se moque sa sœur qui passe son temps à le dénigrer. Nihal, elle, s’affaire autour d’œuvres caritatives, mais elle n’a pas l’air tellement mieux disposée que sa belle-sœur à l’égard de son époux. Est-il donc si abominable, ce jeune sexagénaire dont l’homme à tout faire ne cesse de lui répéter qu’il est trop « tendre ».

S’il a été comédien, Aydin est aussi un propriétaire dont les locataires pauvres ne paient pas leur loyer. L’un d’entre eux, Ismail, a vu débarquer les huissiers et conserve à l’égard d’Aydin une rancœur tenace. Le fils d’Ismail, héritier de cette rage paternelle, a voulu se venger en lançant une pierre sur le pare-brise de la Land Rover, orange comme les gilets des écoliers. C’est ainsi que commence le film. Par la violence d’une pierre jetée contre une voiture et c’est comme si tout le récit découlait de cet incident. Comme si toute la méditation se mettait en mouvement à partir d’une inégalité sociale, à partir de ce fil qui court au long d’un récit constitué de deux faces, l’argent et l’amour.

Ismail est pauvre et alcoolique,  mais il se tient droit devant les nantis, qu’ils soient indifférents à son sort ou désireux de l’alléger. Fier et mutique dans une intrigue où chacun se parle sans jamais communiquer. Sœur, belle-sœur, épouse, ami, instituteur, imam, propriétaire, chacun y va de sa conversation, voire de son monologue. Jusqu’au client de l’Othello qui explore à moto le pays et à qui Aydin, vaguement ironique, toujours au bord de la condescendance, raconte qu’il écrit un livre sur le théâtre turc… Il n’empêche,  ces bavardages ont beau brasser les concepts les plus vastes, du remords à la honte en passant par le mal ou le bien, ils ont beau envisager la vie sous toutes ses coutures, faire mal ou essayer de réparer, ce sont les silences qui ont du poids.  Celui de l’enfant qui plutôt que de baiser la main d’Aydin s’évanouit sans dire un mot, celui du cheval qui se débat dans la rivière et reprend son souffle devant ses ravisseurs, celui  d’Aydin qui tire un lièvre dans la neige, celui de Necla qui pleure devant son offrande sacrifiée. Où l’on retrouve le fil de départ, la dignité du plus démuni, Ismail, qui est aussi le seul à être libre.

Au-delà de l’histoire –  faite d’un collage de plusieurs intrigues de Tchékhov -,  la beauté de « Winter sleep » ne tient pas tant à la mise en scène qu’à une forme d’ampleur que les personnages, non sans mal, finissent par acquérir en allant vers le dépouillement. Ce mouvement de tous vers le plus haut donne  sa propre grandeur au film qui s’achève dans l’amour absolu et rédempteur. Celui qu’on éprouve, quitte à le taire.

« Winter Sleep » de Nuri Bilge Ceylan. Durée: 3 h 16. Sortie le 6 août.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

6 Réponses pour « Winter sleep »: un hiver en or

Jacques Barozzi dit: 6 août 2014 à 23 h 46 min

Un hiver en or ?
Heu, pour ma part, je dirais plutôt un film en plomb, Sophie !
Du Bergman en Anatolie pour le bavardarge et la lenteur, entre Tchékhov et Madame Bovary pour les personnages, le tout enrobé dans un romantisme particulièrement surranné, sans parler des violons exécutés après plus de trois heures de marathon !
Cette palme est une prime à l’art pompier…

Sophie dit: 9 août 2014 à 20 h 40 min

Jacques, j’admets que le film soit un peu long mais moins lourd que vous le dites. La figure de celui qui renvoie l’argent à sa place est forte – et avec lui, celle de son fils qui ne dit rien mais voit tout. La culpabilité latente de tous ces gens a quelque chose de fascinant en plus.

christiane dit: 12 août 2014 à 16 h 13 min

Film passionnant, surtout à partir des séquences où les deux femmes hurlent leur mal vivre. Oui, on ne sent pas passé les trois heures, surtout les deux dernières. Oui, Tchekov à fleur de peau.
Vu « Lucy », distrayant,vertigineux, vite oublié.
Difficile par contre d’échapper aux pensées que traine le spectateur après « Winter Sleep ».

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