de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Xavier Dolan, en campagne trouble

Par Sophie Avon

Il a  25 ans et déjà derrière lui, des films tenus par la grâce et la rage, « J’ai tué ma mère », « Les amours imaginaires », « Laurence anyways ». L’amour, le désir, la culpabilité fondent cette œuvre ramassée dont « Tom à la ferme » serait une forme de réaffirmation. Même si au départ, adaptant la pièce de Michel Marc  Bouchard, Xavier Dolan a fait en sorte de changer de cap, il a reconduit ses thèmes favoris. Exilant son petit monde à la campagne et revenant au plus près de ses préoccupations : la cruauté des destins, la difficulté de s’assumer, le désir de vérité dans un sac de duplicité et la passion qui déchire, effraie, bouleverse.

Tom, c’est lui, un gamin vite grandi, cheveux décolorés qui débarque à la ferme où personne ne l’attend ni ne sait qui il est. Pas la mère de celui qu’il aimait et qui est mort, en tout cas. Agathe est une femme anéantie par la disparition de son enfant. A ses yeux, Tom est un bon copain venu aux funérailles faire un éloge bien senti. Point. D’ailleurs, le jeune homme arrive au bout d’un chemin désert. Il sonne en vain au pavillon de briques autour duquel s’éparpillent des hangars, une étable et des vaches maigres. La route  ensoleillée, longue strie filmée en plan aérien, s’arrête bel et bien ici, dans cette ferme lugubre où une mère pleure son fils.

Dans la nuit surgit le frère, l’aîné, Francis, qui aime exhiber ses muscles mais baisse les yeux devant Agathe.  D’entrée de jeu, Tom devient son souffre-douleur. Celui par qui le scandale ne doit pas arriver. Le garçon à museler, le coupable idéal. Il se jette sur lui, l’agresse physiquement. Il ne sait faire que cela, Francis, imposer sa brutalité, montrer qu’il est le plus fort, qu’on ne peut lui résister. Il ressemble à ces dingues qui hantent les récits des écrivains sudistes. Fort comme un bœuf, impitoyable, imprévisible. Complexe sous son opacité de brute. Elevé par une mère aussi violente que lui. Tom assiste aux rapports de ces deux-là et se demande ce qu’il fait dans cette maison de fous. Seulement voilà, il a beau essayer de partir, il a beau essayer fuir au cours d’une course dans les champs où ses cheveux se confondent avec les épis de maïs, il demeure captif. Prisonnier de Francis. Séquestré volontaire aussi, pris par le tourbillon d’émotions et de contradictions qui l’enferment au bout du chemin.

Le cinéaste canadien dit que son personnage puise dans la brutalité de Francis la seule violence supérieure à celle du chagrin qui l’accable. Il y puise aussi une fraternité par procuration, la jouissance de l’abandon, un parfum de l’amour perdu. Ne dit-il pas à Francis qu’il a l’odeur et la voix de son frère ?  Au cours d’une scène hallucinante où Francis prend Tom dans ses bras pour danser le tango en lui parlant d’Agathe, circule bien plus que du trouble : la possibilité d’une rédemption, la volonté douce et soudaine de se laisser aller à être soi. Mais il faut mentir, faire semblant, faire croire à Agathe que son enfant n’était pas homo et qu’il aimait Sarah. D’ailleurs, cette Sarah existe bien. Elle a même été photographiée avec son soi-disant fiancé. Agathe aime cette photo. La preuve que son fils était aimé et amoureux d’une jolie fille.

Il y a quelque chose de fort et d’inquiétant dans ce beau film noir dont on ne sait jamais de quel côté il va basculer. A dessein, Xavier Dolan oscille entre l’amour et la mort, la séduction et la violence, les larmes et la joie, le désir et le simulacre, au point que tout finit par se mêler en effet – comme le sang qui ruisselle car le petit veau est né et bouleverse Tom jusqu’à le faire pleurer. Parfois, le temps de revoir cette mère en colère à qui son grand fils obéit au doigt et à l’œil, on pense à Hitchcock, et ce récit brumeux, bizarrement musical, à la fois lyrique et intime, prend les allures d’un film d’horreur où Tom, à force de rester, prend le risque d’être enseveli. C’est d’une étrange puissance poétique.

« Tom à la ferme » de Xavier Dolan. Sortie le 16 avril.

 

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4 Réponses pour Xavier Dolan, en campagne trouble

Pascale Rousseau-Dewambrechies dit: 18 avril 2014 à 9 h 52 min

Il n’y a rien à ajouter, « Tom à la ferme » est exactement ce qu’en dit Sophie Avon.

savry dit: 20 avril 2014 à 18 h 17 min

Je partage l’avis de S Avon. Exceptionnel, un film sur la fascination mortifère d’une passion amoureuse décrite à l’occasion du décès d’un jeune homme dont la visite improbable de l’amant projette dans un univers où l’homosexualité est refoulée. Il en découle une violence faite de sentiments refoulés, de l’ambiguité mêlée de frustration qui en découle, violence amenée par touches successives qui en fait un film où la tension ne se relâche jamais. Découpé avec une précision chirurgicale le film avance comme un thriller intense, ambigu par une relation qui s’apparente à du sado masochisme où la mort n’est jamais très loin. L’image est magnifique, la mise en scène extraordinaire dans ce qu’il fait ressentir des tourments des personnages dans des gros plans saisissants. La musique accompagne admirablement l’ouvrage. Un film qui marque profondément.

Jacques Barozzi dit: 30 avril 2014 à 19 h 05 min

Je découvre et le film et l’acteur-cinéaste : éblouissant !
Un enfant prodige !
Tout au long du film on est saisi et tenu en haleine, jusqu’à la fin. Et la musique de Gabriel Yared y donne le tempo.

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